Une matinée au Temple des Arts (Archive)

Dans le monde d’Eternera, il existe un palais ayant pour nom le Temple des Arts. Laissez-moi donc vous en faire une petite visite…

Une matinée au Temple des Arts (Archive)

J’entame ici une série de courts récits en ce qui concerne ma vie en tant que maître poète et gardien du Temple des Arts au sein d’Eternera. Un monde où nous côtoyons la magie et les rêves à longueur de temps. Un monde où les humains vivent en compagnie d’elfes, de nymphes, de dragons, de golems et autres créatures pensantes dans des paysages oniriques et parfois hautement improbables. Un monde dans lequel une planète, unique et de taille infinie, se voit éclairée par cinq flamboyants soleils gravitant autour d’autant de trous noirs. Un tour de force que la nature a offert à ses habitants, pour le plus grand plaisir des artistes. Dans les cieux qui surplombent le sol d’Eternera flottent également cinq lunes argentées qui, tel le regard étincelant de celui ou celle qui fait battre votre cœur, scintillent d’une lumière inspirant les poètes. Et encore au-delà, dans le lointain firmament, brillent d’innombrables étoiles… Comment ? Des étoiles ? Alors que je viens à l’instant même de déclarer qu’il n’existe que cinq soleils dans cet univers ? Billevesée, me rétorquerez-vous ! Et bien, pas tout à fait. Pour ainsi dire, d’aucuns racontent que ces chatoiements visibles dans l’obscurité infinie de l’espace ne sont autres que les reflets des mondes environnants. Vous ne me croyez pas ? N’en comprenez-vous pas la logique ? Sur votre planète, intrigués lecteurs et lectrices, n’avez-vous jamais rien observé de similaire à moindre échelle ? Oui ? Ah ! Je me doutais bien que vous verriez la similitude surgir de vos pensées. Mais comme une partie d’entre vous ne perçoit toujours pas de quoi il s’agit, laissez-moi vous éclairer sur le sujet.

Prenez le temps de lever les yeux vers la voûte céleste durant la nuit, à l’époque des grandes chaleurs estivales alors qu’aucun nuage ne joue à saute-mouton dans le sillage de votre regard. Faites ceci aussi bien dans l’atmosphère calme et la tendre obscurité des campagnes que dans la cinglante cacophonie et l’illumination excessive des mégapoles. Ne voyez-vous donc pas où je souhaite en venir ? Bon… Inutile de persister plus encore. Je parle bien évidemment des étoiles. Sans doute ceux qui ne perçoivent pas ce que je m’escrime à faire comprendre n’ont-ils observé les cieux qu’en agglomération. Car, en effet, en ville ces points lumineux restent bien souvent absents alors qu’en zone rurale ils étincellent de mille feux. Mais je vous sens déjà vous agiter dans votre fauteuil. Vous aimeriez savoir en quoi la possibilité de voir ou pas les étoiles dans votre monde peut servir à expliquer que celles du mien ne soient pas que des boules de gaz brûlant à des années-lumière de nous ? Encore une fois, tout est une question de référentiel. Les lumières des grandes cités vous empêchent d’avoir l’œil sur les astres enflammés qui vous entourent quand en campagne, où l’obscurité règne, vous ne pouvez en détacher le regard ? Et bien, au sein d’Eternera, quand les soleils dorment, rien d’autre ne peut illuminer l’espace lointain. Ainsi les mondes proches du nôtre nous font don de leur clarté naturelle.

Mais revenons-en à notre écrit. Ces chroniques, qu’il me plaît de rédiger, appréciant de conter des histoires et de les coucher sur le papier, ne seront pas forcément dans l’ordre chronologique. Les événements que vous rencontrerez au fil de ces nouvelles seront possiblement antérieurs à ceux qui auront eu lieu dans un des récits précédents. Pourquoi organiser ces écrits de la sorte ? me demanderez-vous. Et vous aurez bien raison de poser cette juste question, ô lecteurs et lectrices avisés ! L’explication est en réalité d’une banale simplicité. Pour vous faire découvrir ce monde où les rêves guident les faits et gestes de bons nombres de ses habitants, j’ai fait un choix qui me semblait évident. Celui-ci consiste à vous raconter de brèves aventures qui se sont produites au cœur du Temple des Arts. Ce palais se rapproche du style oriental d’un bâtiment fabuleux que vous devriez connaître, le Taj Mahal. À ceci près qu’il ne s’agit pas d’un mausolée. Mais loin de moi l’idée de vous offrir la lecture de journées riches en ennuis ; de passionnants repas où sont débattues les raisons qui font qu’un plat soit trop peu salé ; de chevaleresques chasses aux chaussettes perdues ; ou encore d’érotiques scènes d’amour entre un morceau de poulet et mon estomac ! Non, nous sommes ici pour rêver, découvrir et apprendre ! J’ai donc logiquement pris la décision de vous délivrer des récits retraçant des événements uniques et dignes d’intérêt. Et c’est là où la chronologie risque fort d’être perturbée. Autant que le serait un miroir d’eau jouant avec les reflets d’un soleil après avoir rencontré la tête rocailleuse d’une pierre provoquant d’hypnotiques remous. En effet, je vous proposerais une histoire dès l’instant où je pourrais considérer que tout ce qui est dit n’imposera pas d’incompréhension dans vos pensées. Cela m’obligerait, hélas, à détailler ce qui aurait dû l’être dans une nouvelle toute dédiée à l’élément perturbateur. Et afin de commencer cette série d’écrits en beauté, je vais vous faire une brève visite du palais en vous contant l’une de mes journées dans ce merveilleux Temple des Arts. Et par la même occasion, rendre temporairement obsolète ce que je viens de dire en avouant que certains passages de ce récit ne seront expliqués que plus tard, dans d’autres chroniques… C’est cela de se retrouver face à un cul-de-sac dans un esprit labyrinthique que même Dédale aurait trouvé trop compliqué !

Laissez-moi tout de même débuter par une courte description de ma personne. J’ai l’apparence d’un jeune homme de vingt ans. Apparence trompeuse, s’il en est, car je suis en réalité bien plus âgé que cela. Cependant, je ne suis pas immortel, rassurez-vous. Mais vous en saurez plus à ce sujet dans un prochain écrit. Je suis pourvu d’yeux bleus ciel, toujours curieux de découvrir les magnificences d’un univers hors du commun et émerveillés à la vue des singularités qui œuvrent en ce monde. Ils s’harmonisent dans leur clarté avec la blancheur de mes cheveux mi-longs que je laisse cascader dans mon cou sans leur imposer la moindre attache parasite. De faible corpulence, je ne peux guère compter sur mes capacités physiques, appuyant plutôt mon assurance sur mes facultés mentales – je ne suis pas pour autant un génie, loin de là ! – et le peu de pouvoir magique que je possède. Par ailleurs… Hum… Vous êtes, semble-t-il, intéressés par mes pouvoirs… Ne vous attendez pas à de déferlantes vagues de flammes, des téléportations abusives ou même des malédictions transformant de pauvres princes en grenouilles. Ma magie ne me sert qu’à créer des œuvres d’art et agir sur d’autres. Généralement vêtu de divers kimonos, il m’arrive pourtant de porter d’autres habits adaptés aux événements qui surviennent dans ma petite vie habituellement paisible de poète. Mais je vous sens impatient et loin de moi l’envie de vous faire languir davantage. Passons donc au récit que je vous ai promis.

Mes paupières frémissent. Mon repos a été des plus calmes. Il est rare d’être dérangé durant notre nuit en ces lieux où le silence accueille, dans une atmosphère chaleureuse, ceux qui cherchent l’inspiration dans leurs rêves. J’ouvre lentement les yeux sur un plafond peint d’arabesques chatoyantes et colorées. Il me faut un instant pour parfaitement émerger de ma torpeur, le corps encore ensommeillé sans pour autant avoir besoin de dormir plus. Enfin, après avoir pris le temps de m’étirer maintes et maintes fois et d’enfouir à nouveau mon visage dans les confins de mon oreiller pour en apprécier la douceur, je sors de mon lit. En réalité, un banal matelas posé à même le sol. Je trouve cela sans conteste plus plaisant que s’il était surélevé et supporté par un sommier de bois comme je le vois souvent. C’est un confort bien suffisant pour moi. Par ailleurs, celui-ci est recouvert d’un drap d’un bleu sombre sur lequel scintille une myriade de notes de musique dans d’agréables éclats argentés. Le simple froissement du tissu laisse entendre une douce musique à qui sait l’écouter. Un cadeau d’une de mes protégées auquel je suis très attaché.

Je revêts mon kimono préféré. Bleu comme le serait le reflet d’un ciel d’été à la surface d’un lac clair et profond. Imitant de fins cumulus à la blancheur cotonneuse, les partitions de courtes mélodies, les peintures aériennes de sublimes paysages et les paroles vaporeuses de chants fugaces décorent mon habit. Traversant ma chambre, espace réduit où je ne fais que dormir et écrire, pour me diriger vers la sortie, je jette un œil à ce qui m’entoure.

Un bureau de bois taillé dans un chêne de couleur beige supporte un ouvrage en cours de rédaction. Hier encore, tard au soir, j’étais face à celui-ci… Disons plutôt jusque tôt dans la matinée ! C’est sûrement pour cette raison que je ne me lève aujourd’hui qu’en début d’après-midi. Dans ce livre, je conte les aventures d’une demoiselle aux longs cheveux roux nommée Dystine. La veille, plume à la main, je découvrais en même temps que je les couchais sur le papier les péripéties de cette singulière jeune fille. Car, oui, je n’invente pas les récits que je rédige. Je les vois, à travers les autres mondes. C’est sans doute ce qu’il y a de plus beau dans l’écriture : lorsque l’on prend conscience que l’histoire racontée est une parfaite réalité ailleurs dans le multivers. Ce roman, je l’ai commencé il y a déjà longtemps à la suite d’un court rêve où les aventures de Dystine ne se dévoilaient qu’à peine. Je n’ai jamais été très rapide à mettre le point final à mes créations… À côté de ce livre repose une plume de harfang d’une éblouissante blancheur dont je me sers pour coucher sur le papier les récits qui me viennent à l’esprit. Un cadeau de celle qui fait battre mon cœur.

En dehors de cela se dresse également une bibliothèque en bois de bouleau mistrien, un arbre affectionnant les forêts montagneuses au sud-est du Temple. Comportant une dizaine d’étagères, j’y entrepose livres, parchemins, notes et autres écrits de ma composition tels que des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre ou encore de la poésie. Elle est aisément qualifiable de collection de poche quand on sait que le palais en renferme une gigantesque dont les rayonnages s’étendent sur de nombreuses salles. Elle occupe même une tour à elle toute seule. Une rareté qui attire nombre d’amateurs de livres y passant généralement plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour pouvoir étancher leur soif de lecture.

Pour en revenir au point duquel mes pensées ont dévié, là s’arrête la décoration de ma pièce personnelle dont les murs de marbre lilial complètent d’eux-mêmes la beauté des lieux. D’aucuns diraient que cette chambre contient trop de blanc et de bleu. Pour ma part, cela me plaît énormément. Je peux y voir les images furtives d’une voûte céleste éclatante où quelques cumulus se chamaillent ; d’une grande étendue d’eau à la surface de laquelle une écume légère se laisse porter par le courant ; d’un ciel nocturne et dégagé au sein duquel brille une sublime lune dans un scintillement argenté. Pour un poète, ces petits détails inspirent bon nombre d’œuvres.

Mais assez tergiversé, sortons !

Je passe donc une porte coulissante en bois, peinte en bleu pâle. Celle-ci est dans un style qui rappelle beaucoup les shōji des temples dits japonais visibles dans d’autres mondes, hormis le fait que sa partie centrale n’est pas translucide. Après l’avoir refermé, je parcours un couloir embrasé par la lumière d’orbes magiques maintenus en suspension dans les airs. Ces sphères ont pour particularité de s’adapter à la période de la journée en modulant le niveau d’éclairage qu’elles diffusent. Par ailleurs, les habitants qui profitent de la flamboyance de l’un de ces globes peuvent très bien la faire varier, simplement en leur en faisant la demande.

Aux murs, dans le même marbre blanc que l’on trouve dans ma chambre et accompagnés à distance régulière de piliers de granite d’un rouge très pâle, sont accrochées de nombreuses créations. Dans l’ensemble, ce sont des tableaux dont les cadres en bois de toutes les teintes naturelles inimaginables embellissent les peintures qui sont exposées. Des portraits d’hommes, de femmes et d’elfes prennent place aux côtés de paysages de montagnes, de déserts ou de forêts où la végétation, reproduite avec la plus grande fidélité, exprime sa si délicieuse extravagance. Certaines de ces toiles ont été enchantées. Ainsi on peut voir des personnages se mouvoir ou encore les arbres danser au gré d’un vent qui n’est accordé qu’à eux seul. Des sculptures en bois sombre leur tiennent compagnie. Il est donc possible d’admirer des masques tribals, des instruments de musique ainsi que d’autres œuvres abstraites.

Tout le long du couloir trônent de multiples petites colonnes de grès ou de marbre, servant de piédestal, hautes d’un court mètre à la surface desquelles sont gravés des décors stylisés. Certaines d’entre elles ont des formes intrigantes telles que des arbres ou des souches, des dragons-serpents entrelacés ou des stalagmites fendues. Elles partagent l’espace entre chaque pilier avec des tables de bois grandiosement ouvragées et d’autres en fer forgé aux motifs floraux variés. Ces différents supports soutiennent des poteries de terre cuite retraçant des combats chevaleresques, des figurines et statuettes de nymphes des forêts ou de fées des eaux et des sculptures en divers matériaux. Des statues plus grandes, généralement taillées dans une roche grise, décorent également la galerie. De belles jeunes femmes, de valeureux paladins, des elfes majestueux, des chevaux fiers et droits et bien d’autres êtres prennent ainsi place dans les couloirs du palais. Celui-ci dessert de multiples pièces toutes dédiées à l’art, domaine que nous protégeons et apprécions nous autres, habitants du Temple. Il permet le passage aisé d’un groupe de personnes dans ses trois mètres de largeur libre. Le sol, dans un marbre légèrement rosé où serpentent de nombreuses rainures d’un noir d’onyx, vient terminer ce tableau.

Je me rapproche donc d’une salle d’où me provient de douces mélodies et les rires cristallins de maintes jeunes femmes. Des bruits de pas rythmés au son de plusieurs instruments de musique se font également entendre. Je parviens à discerner le son d’une flûte traversière et d’une harpe. J’arrive enfin à l’entrée de la pièce. Aucune porte ne vient perturber l’avancée. Une arche de pierre taillée où apparaît, gravé avec magnificence, une reproduction fidèle du ciel visible au-dessus du palais quand la pénombre prend place avec, en lieu et place d’une lune, une sphère de lumière, encadre l’ouverture des lieux.

Je pénètre dans une vaste salle aux reflets or et argentés. Cette fois-ci dans le style architectural dit ionique, des colonnes et ogives de roche blanche soutiennent le toit de cette immense pièce. Un dôme de verre, renforcé par une armature en métal doré, laisse apprécier à ceux qui s’y trouvent la beauté de la voûte céleste d’Eternera, bleu et ensoleillé de jour ou étoilé et profond de nuit. Tout comme les autres lieux du palais, nous pouvons admirer ici de multiples œuvres servant à la décoration.

Au centre de la salle sont agencés de nombreux ateliers. De longues tables en bois brun où reposent des bocaux de crayons, des feuilles et des parchemins, ainsi que des plumes et de l’encre. Des tours de potier et de l’argile sont installés à leurs côtés. Sur la partie gauche de la pièce, une immense scène de théâtre encadrée d’un imposant rideau rouge fait face à une grandiose estrade de danse construite à droite. Parfaitement à l’opposé de l’ouverture par laquelle je suis passé, deux autres sont visibles. Plus raisonnables en taille, elles accueillent de bien nombreux instruments de musique. Il y en a à vent (flûtes, saxophones, cornemuses, trompettes), à cordes (guitares, violons, violoncelles et piano) ou de percussion (tambours, caisses). Mais également des instruments électroniques que nous avons reproduits à partir de visions de mondes lointains et alimentés avec de la magie tels qu’un synthétiseur ou encore une guitare électrique. On trouve aussi dans cette pièce de nombreux chevalets aux côtés desquels trônent de petites tables portant pinceaux et peintures. Cette salle, qui ne regroupe qu’une partie du matériel artistique du palais, est l’atelier principal des muses.

Ces demoiselles d’une beauté onirique s’affairent ici à imaginer des œuvres inspirées de leurs rêves et de leurs envies dans des domaines variés qui leur sont spécifiques. Elles sont une cinquantaine, usant chacune de leurs capacités propres pour donner naissance à des créations aussi bien éphémères qu’éternelles. Elles peignent, rédigent, répètent des pièces de théâtre, chantent. Certaines sont assez étonnantes. Celle-ci invente nombre d’histoires drôles en humoriste accomplie, celle-là se plonge dans l’art de la destruction le recherchant dans des instants fugaces. L’une d’elles fait même de la mort un domaine à part entière, basant chacune de ses réalisations sur cet élément indispensable à chaque monde qui effraie à tort les vivants. Elle est d’ailleurs considérée comme une moire parmi les muses. C’est à toutes ces femmes que nous devons la variété extraordinaire d’œuvres embellissant le palais.

Celle qui attire le plus mon attention use de l’art du sang, comme elle se plaît à le dire. Elle aime représenter des scènes de combats où les blessures furent nombreuses ou bien des fleuves rouges peints parfois avec du sang véritable. Il lui arrive également d’appliquer sa passion sur elle-même ou sur divers volontaires. Encore que, si elle se retrouve face à un être qu’elle juge comme méritant quelques coups de bistouri, elle ne se gênerait pas pour l’inviter à ses travaux pratiques. Il est à préciser que son art s’exprime autant avec délicatesse qu’avec violence en fonction du… support qu’elle utilise.

Ses cheveux courts et aussi rouges que le liquide écarlate qu’elle affectionne tant n’atteignent qu’à peine ses épaules et s’accordent à merveille avec sa robe en soie de même couleur. Des ballerines carmin viennent couvrir ses pieds. Ses iris violets brillent de malice et illuminent son visage blanc au nez fin et à la bouche invitant à la passion. Akane est la princesse des arts et la muse du sang. À l’occasion, Akane et moi-même sommes amants.

Son art apparaît souvent aux yeux de certains comme une activité barbare sous prétexte qu’il lui arrive de faire couler le sang humain. C’est en cela que l’on voit le côté parfois hautain et vaniteux qui caractérise notre espèce, toujours à se croire plus important que le reste des créatures de l’existence. Mais il suffit de réfléchir un instant pour remettre les choses à leur place. Nombreux sont ceux qui tuent des animaux uniquement pour faire de certaines parties de leur corps des matières premières. Prenons par exemple les figurines en ivoire, les vêtements en fourrure ou les couvertures de livres en cuir. Et bien que beaucoup s’en plaignent, ce n’est pas une généralité. Et, en ce qui concerne les végétaux, il n’est pas rare que des arbres se fassent couper et que l’on fasse du papier ou des sculptures en bois de leur cadavre. Et pourtant eux aussi sont vivants. Et le nombre de personnes qui compatissent à leur douleur est bien moindre. J’ai déjà surpris un voyageur s’indignant au sujet d’un élevage de bétail, arguant qu’ils étaient ainsi privés de liberté. Cet homme possédait un jardin. Ne lui est-il jamais venu à l’esprit que les plantes qu’il cultivait auraient également apprécié de ne pas se voir imposer une manière de pousser et un temps calculé d’existence ? À l’inverse, au sein du palais nous considérons qu’une vie humaine est aussi précieuse que celle de n’importe quelle autre créature, qu’elle soit animale ou végétale. L’art n’épargne ni la faune, ni la flore : pourquoi épargner les humains ? Bien entendu, il serait criminel de tuer juste pour tuer ou par plaisir. Mais il faut bien prendre conscience qu’aucun être vivant n’est supérieur aux autres. Ainsi lorsque j’entends dire qu’un art lié au sang est barbare, je m’insurge sur-le-champ. Quoi qu’il en soit, je défendrais chacune des muses ici présentes, quelles que soient les critiques qui leur sont faites.

J’observe donc le travail de mes protégées et offre un baiser à ma tendre princesse – qui se réjouit de pouvoir prélever un peu du liquide rouge contenu dans mon bras. Je ressors ensuite de l’atelier de ces créatrices de talents, les laissant œuvrer entre elles à l’élaboration des plus belles merveilles qu’elles peuvent imaginer.

Je parcours de nouveau les couloirs du palais. Je prends mon temps, appréciant comme toujours la tranquillité du temple. Je profite de ma lente promenade pour rédiger dans mon esprit les premiers vers de mon prochain sonnet. Une activité qui occupe une grande partie de mes journées. Enfin, j’atteins la salle que je cherchais. Une porte massive en chêne brut encadrée d’une arche de pierres taillées, gravée de fleurs stylisées, marque l’entrée du lieu. Je la pousse et pénètre dans la pièce où est “entreposé” mon poème le plus perfectionné.

Ici, les murs sont faits d’un onyx noir si profond que même les sphères magiques éclairant l’endroit ont des difficultés à y inscrire des reflets. Dans un coin, une table carrée en bois, peinte dans un blanc cassé, d’environ quatre-vingts centimètres de côté, est accompagnée de trois fauteuils dont l’armature est travaillée dans un bois poli légèrement rouge. Le tissu qui recouvre le dossier, l’assise et les accotoirs, aussi doux que la peau d’un abricot, est d’une couleur tirant sur le turquoise. Au centre de l’ensemble repose un tablier de jeu d’échec dont les pièces blanches ayant des apparences de créatures du désert qui entoure le palais se dressent fièrement face à leurs ennemies noires, qui ont revêtu les silhouettes des êtres habitants la forêt. Dans le coin opposé, une bibliothèque rassemble quelques livres appréciés par les résidents de cette salle.

Au milieu de la pièce, un majestueux piédestal rectangulaire de la dimension d’un gros coffre a été érigé. Taillé dans l’albâtre, on y retrouve de nombreuses inspirations différentes, celui-ci ayant été ouvragé par plusieurs muses. Quatre demoiselles gravées à l’avant semblent soutenir le haut du socle dans un paysage où notes et instruments de musique, ainsi que beautés de la nature, se côtoient. Sur la face opposée, un jeune homme lève le doigt au ciel, les yeux fermés, en tenant contre lui un livre fermé maintenu par son bras gauche. Le côté droit se voit embelli de la représentation d’un harfang des neiges posé sur une branche recouverte de stalactites, tandis que sur celui de gauche est visible la forme d’un katana. Une grande part de ces détails retrace le jour de la création du poème qui se trouve dans cette salle.

Sur le piédestal trône une épée étendue de toute sa longueur sur la surface de pierre froide qui la soutient. Sa lame d’acier resplendit de mille feux et porte, à la base de celle-ci, la lettre majuscule “N” marquée d’un noir étincelant dans le métal. La garde en bois, d’un marron clair, est gravée de deux plumes de harfang croisées au niveau des calamus. Laissant apparaître par un envoûtement du tissu qui la recouvre une vue de ce monde depuis le firmament, une poignée miroite de lueurs oniriques, telle la vision d’un rêve remarquablement bien détaillé. À l’extrémité de celle-ci, un pommeau composé d’une double bague de métal où est sertie une pierre sphérique transparente vient terminer l’ouvrage.

Deux jeunes gens, un homme et une femme, gardent les lieux.

Le fascinant regard de la demoiselle, constamment empreint d’amusement, flamboie dans les reflets brûlants de ses iris rouges. Elle a l’apparence d’une adolescente d’environ dix-sept ans. Ses courts cheveux violets lui offrent un air légèrement elfique, marqué par la grâce, la droiture et l’assurance de sa posture. Elle est vêtue d’une longue veste fine et noire descendant à hauteur de ses mollets. Ouverte à l’avant, celle-ci laisse voir un corset de même couleur sans fioritures. Un pantalon tout aussi sombre en un tissu léger, mais résistant, recouvre le bas de son corps, faiblement resserré au-dessus du bassin et en bas des jambes. Il s’élargit sur la longueur des jambes, lui donnant un aspect bouffant et lui offrant des facilités de mouvement sans pour autant l’étouffer. Le haut du vêtement est maintenu par une ceinture de cuir noir où sont accrochées deux dagues d’ébène étincelantes. Ses pieds sont chaussés de rangers rejoignant le bas de son pantalon. Elle contraste à merveille avec son camarade.

Celui-ci a le regard clair et serein où l’on distingue une forte assurance. Ses iris, d’un blanc pur, brillent d’un éclat aussi cristallin que la glace. Il a la silhouette droite et fière d’un jeune homme de dix-huit ans dont l’esprit serait déjà celui d’un guerrier aguerri. Ses cheveux, courts comme sa partenaire, illuminent de reflets enneigés son visage souriant. Il porte sur ses épaules un long manteau clair et argenté, doux comme la fourrure d’un renard du désert. Étonnement léger, il descend pourtant très proche du sol. Un corselet ivoirin et beige, digne des plus braves archers médiévaux, recouvre son torse. Dessous, un pantalon opalin et large maintenu au-dessus des chevilles par des kyahan grèges dissimule ses jambes. Des bottes hautes et blanches rehaussées d’un triangle de cuir gris viennent terminer son apparence vestimentaire. Dernier élément, à ses côtés se trouve un arc long dans un bois éburnéen généralement accroché dans son dos.

L’épée, la demoiselle et le jeune homme ne forment qu’un. Ils sont le Poème Forgé. Sans conteste ma plus belle œuvre. Respectivement, ils portent les noms de N’esel, la lame lyrique, A’kina, la demoiselle vampire et S’onej, le prince des glaces. Ce poème va bien au-delà d’un simple poème écrit ou chanté. C’est un poème matérialisé. Je reste un moment avec eux à discuter. Je ne suis pas venu utiliser l’épée, elle n’a encore jamais servi en combat. Nous avons tout de même déjà pris connaissance de ses pouvoirs et de ceux de ses deux gardiens. Cependant, tous les trois ne seraient utiles qu’en cas de nécessité, comme la protection du palais face à des gens mal intentionnés.

Je choisis de passer le reste de ma journée en leur compagnie. J’affronte successivement A’kina et S’onej au jeu d’échec, échouant lamentablement à chaque duel. La stratégie n’est pas vraiment mon fort. Je prends aussi le temps d’admirer une partie serrée entre eux deux. C’est finalement avec un rire cristallin et triomphant qu’A’kina l’emporte sur son adversaire du moment, bloquant son roi dans un coin à l’aide de ses deux tours qu’elle a su préserver jusqu’à la victoire. Je termine ensuite le poème que mon esprit avait débuté peu avant mon arrivée, demandant l’avis de la vampire et de l’archer qui m’accompagnent. Après quelques corrections et ajustements, j’ajoute le titre de ce nouvel écrit. Puis, remerciant A’kina et S’onej de leur patience et de leur aide, je m’éclipse, prenant congé de mes deux combattants.

Je longe les couloirs me dirigeant vers l’entrée du palais. Je sens une aura magique forte qui vient de passer la porte du temple. J’arrive dans une immense salle de réception bleue décorée de fleurs rouges aux larges pétales aussi bien peintes sur les murs qu’intégrées sous forme de mosaïque au carrelage du sol. J’y aperçois un ami qui m’est très proche et que je n’avais pas vu depuis bien trop longtemps. Il est accompagné d’exactement onze personnes. Je reconnais sa sœur et amante, Sélène l’éternelle, mais les autres me sont inconnus. Encore que certains d’entre eux doivent être les Aethérés, cette équipe de cinq puissants combattants au service du haut-commandement d’Eternera que mon ami a réussi à former, selon les dires de sa dernière lettre. Mon ami est l’éternel haut-commandeur de ce monde. Il est de mon devoir, à moi, J’hall Vorondil en tant que maître poète et gardien du Temple de la Poésie de le recevoir. Il faudra par ailleurs que je renomme le palais en Temple des Arts. Il y a bien plus que de la poésie ici contrairement au jour de sa création. Je le ferai quand je n’aurai pas envie de ne rien faire… pas tout de suite donc ! Accueillons d’abord nos invités !

« Nos ! Heureux de te revoir !
– J’hall, comment vas-tu ? »

Je terminerai là cette première visite du Temple des Arts, anciennement “Temple de la Poésie”. Car oui, j’ai enfin trouvé le courage de changer officiellement le nom du palais. Par ailleurs, les hauts-commandeurs d’Eternera, aussi connus sous le titre de maîtres des Rêves, ne seront pas le thème des chroniques. Nous n’aurons que peu d’occasions d’en apprendre à leur sujet, mais ce n’est pas pour autant la seule apparition qu’ils feront au sein de ces récits. Je me permets donc de vous en parler brièvement, car leur histoire reste passionnante.

Nos et Sélène, les éternels, sont parmi les êtres les plus puissants d’Eternera. Ils trônent en maître à la tête de ce monde. Accompagnés des Aethérés, ils font régner l’ordre et l’équilibre au sein de cette pierre angulaire du multivers. C’est d’ailleurs à leur demande que le Temple des Arts fut construit et que je me vis décerner le titre de gardien. Armés du pouvoir des Rêves, une magie extraordinaire capable d’autant de choses qu’il existe de diversité dans nos songes, ils gouvernent avec justesse notre univers. Il est par ailleurs un élément qui caractérise ces dirigeants immortels : le désir de tuer l’ennui (et l’ennemi, mais c’est un autre débat!). Ce savant philosophe adepte d’énigmes et sa douce, mais néanmoins sulfureuse, compagne voyagent à travers les mondes et au cœur de celui d’Eternera. Ils sont toujours en quête d’artefacts pouvant contrer leurs ennemis, des êtres puissants aux intentions dictatoriales, dont les objectifs imposent une instabilité terrible du multivers. Ils leur arrivent aussi de quitter leur royaume durant plusieurs millénaires afin de reprendre une vie de la naissance à la mort.

Croyez-moi, il n’est pas d’aventures plus fascinantes que les leurs. Ce qui ne m’empêchera pas de leur faire concurrence en vous offrant, à travers mes futurs chroniques, des récits tantôt poétiques, tantôt guerriers. Nous parcourrons les mystères du palais et de ses habitants et je vous emmènerai également en excursion dans les contrées qui nous environnent. Bien des secrets vous attendent dans cet antre de magie dédié à la multitude des arts que l’esprit peut imaginer. J’espère pouvoir vous compter parmi nous au prochain rendez-vous.

J’hall Vorondil

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