Le tueur à gages

J’haze est un bretteur talentueux, mais nul n’est à l’abri de rencontrer un manieur de cimeterre pouvant le concurrencer…

Le tueur à gages

Le Temple des Arts a beau être porteur de splendeur et de magie avec ses sublimes jardins et les femmes formidables qui y vivent ; le désert et les paysages alentour ont beau être d’une élégance difficilement égalable dans les reflets dorés du sable ; les hautes statures des montagnes au loin et la verdure éclatante de la forêt elfique ont beau témoigner des si douces excentricités de la nature ; le monde même d’Eternera a beau être d’une magnificence sans pareil sous le scintillement de ses cinq soleils : tout n’est pas pour autant baigné de bonheur et de droiture. Comme bien d’autres mondes, nous avons notre lot de malfrats, de bandits, de criminels, d’assassins et de tueurs à gages. J’ai déjà eu l’occasion de vous en présenter divers échantillons. Certains d’entre eux œuvrent au service du haut-commandement d’Eternera. Si je devais en citer un, je n’irais pas chercher bien loin en parlant de Neï Némésis, l’assassin le plus célèbre d’Eternera, membre des Aethérés, les meilleurs combattants au service de la nation. Un jeune homme par ailleurs fort sympathique. En effet, au sein de ce monde, l’on peut appartenir à un corps de métier peu respectable en apparence, mais être accueilli à bras ouverts par la population. Il suffit de ne pas s’en prendre aux honnêtes gens.

Quoi qu’il en soit, ce type de personnes considérées comme peu recommandable est très présent dans le désert d’Iissry. Et il est vrai que nombre d’entre eux ne sont pas de bonne compagnie et sont indignes de confiance. Il existe pourtant des exceptions. Cette histoire relate ma rencontre avec l’une d’entre elles.

J’aime à me promener ainsi sous la voûte nocturne recouvrant le désert. Je suis souvent inspiré par la beauté du ciel étoilé. Sa draperie sombre caresse généralement les courbes des dunes d’Iissry les plongeant dans une obscurité silencieuse et reposante. Cette nuit pourtant Goer, l’une des cinq lunes d’Eternera, me rend visite dans toute sa pleine et ronde splendeur. Sa brillance hypnotique fait scintiller le sable du désert, face à moi. Les reflets argentés qu’elle y dépose sont une invitation au lyrisme. Je commence tout de même à être rattrapé par la fatigue. L’idée me vient bien assez vite de rentrer au palais pour y sommeiller un peu. Je traverse lentement le hall principal. Je désire certes enfouir ma tête dans mon oreiller, mais pour autant rien ne presse… Je me fige soudain en plein centre de la mosaïque au sol qui, sous les rayonnements égarés de l’astre sélénien, chatoie joliment comme le ferait un mirage.

Il est de nombreux détails qui font de moi l’authentique gardien du Temple des Arts. Le jour de son inauguration, je fus officiellement et cérémonieusement nommé à ce poste. Les titres, les clés et les sceaux destinés au dit gardien me furent remis. J’ai depuis lors honoré ce rôle sans jamais faillir, protégeant les muses, embellissant le palais, assurant les relations d’amitié avec tous les peuples alentour. Mais au-delà de tout cela, un lien magique me connecte au Temple des Arts. Qu’importe la personne qui passe les murs de ce sanctuaire, j’en serai forcément au courant. Et c’est bien pour cela que je me suis arrêté. Quelqu’un vient de pénétrer dans le palais à ma suite…

Je ressens sa présence à une dizaine de pas en arrière de là où je me trouve. Ce visiteur nocturne ayant choisi de ne plus avancer, je me retourne doucement. Se découpant sur les dunes argentées, la silhouette d’un jeune homme se tient à l’entrée. Son apparence reste incertaine dans l’obscurité qui règne ici, malgré la lumière tamisée des sphères magiques qui côtoient le plafond. Je peux néanmoins distinguer certains éléments de son accoutrement. L’une de ses mains gantées est posée sur la poignée parfaitement reconnaissable d’un cimeterre accroché à une ceinture de tissu. Celle-ci s’accorde à merveille avec son takakat. Un long foulard recouvre le bas de son visage du cou jusqu’au nez et descend le long de son bras droit. Son regard est assuré et serein, son expression ne laisse transparaître aucune émotion. Ses cheveux ébouriffés lui donnent un air négligé.

Je n’ai pas l’impression qu’il souhaite prendre la parole ou agir d’aucune façon que ce soit… Alors, ce sera mon rôle.

« Bonsoir voyageur. Puis-je savoir à qui ai-je l’honneur et la raison si… tardive de votre visite ?
– Je suis tueur à gages. L’on m’a proposé un contrat pour assassiner le gardien de ce palais. Est-ce vous ?
– Oui.
– Ravi de vous rencontrer. Je me présente, Oneko, combattant des ténèbres.
– … Et bien, vous ne m’attaquez pas ?
– Une cible informée qui attend patiemment la mort au lieu de fuir indique la capacité qu’aura celle-ci à se défendre efficacement au moment de l’assaut.
– Vous me semblez bien prudent, jeune homme. Puis-je au moins demander l’intention qu’a votre commanditaire en vous ordonnant de lui rapporter ma tête ?
– Je ne reçois pas d’ordre. L’on me propose des contrats et je choisis ou non de les accepter. Quant à la raison, vous la connaîtrez bien assez tôt. Si vous voulez bien patienter jusqu’à ce que je vous tranche la gorge, je pourrais satisfaire votre curiosité. »

Sans prévenir – aurait-il pu en être autrement ? – Oneko s’élance vers moi, lame au clair. Il a dégainé à une vitesse fulgurante, ce qui est déjà bien suffisant pour que nous choisissions de ne pas rester sur sa trajectoire. Dans l’instant, J’haze prend corps. Il esquive le cimeterre de justesse, se projetant à terre sur sa droite. Il s’appuie de son épaule sur la mosaïque afin de se donner de l’élan, puis se relève quelques pas plus loin, après une roulade de circonstance. Oneko l’observe puis déclare :

« Ce n’est pas souvent que ma cible est joueuse tout en étant douée. Encore que j’ai pu entailler vos vêtements sans grande difficulté… »

J’haze jette un œil rapide au kimono noir qu’il porte. Celui-ci est effectivement déchiré proprement au niveau du torse. Ce qui est d’ailleurs étrange, nous aurions juré que sa lame ne nous avait pas atteints… Il s’en est cependant fallu de peu que nous y passions également. J’haze rehausse son regard vers celui qui s’est présenté comme le combattant des ténèbres. Celui-ci a saisi le court instant d’inattention du gardien pour tenter une percée. La pointe de son cimeterre court dangereusement en direction de notre ventre…

Aussi soudainement que l’attaque prévisible d’Oneko, une flèche de glace surgit entre le tueur à gages et sa cible. Elle s’écrase contre la lame du jeune homme avec suffisamment de puissance pour la faire dévier, permettant ainsi à J’haze d’échapper à la mort. Le combattant des ténèbres use de l’élan imposé à son arme pour l’élever avec force au-dessus de son épaule gauche avant de l’abattre vers le cou du gardien. A’kina s’interpose à cet instant, parant le cimeterre à l’aide de ses dagues croisées. Du coin de l’œil, Oneko aperçoit S’onej à l’entrée du couloir principal qui bande de nouveau son arc et tire un trait givré vers lui. Le tueur à gages s’éloigne de sa cible d’un bon rapide et agile en arrière. La flèche passe devant son visage dans une brume gelée.

« J’haze, attrape ! »

S’onej envoie, une fois n’est pas coutume, la lame lyrique, N’esel, entre les mains du gardien. Cela a pour effet d’orienter le regard d’Oneko dans la direction du prince des glaces. Aussitôt, A’kina saisit l’occasion pour s’élancer dans l’angle mort du tueur à gages. Celui-ci perçoit tout de même le froissement des vêtements de la demoiselle vampire et tourne ses yeux vers sa gauche, légèrement en arrière, pour se retrouver face à face avec elle. Deux dagues, l’une à hauteur de son épaule, l’autre au niveau de son estomac, avancent vers Oneko. Celui-ci fait de nouveau preuve de réflexes incroyables en plaçant son cimeterre, pointe vers le bas, entre les deux courtes lames. D’un brusque mouvement de levier, il dévie l’attaque et désarçonne A’kina. Poursuivant son action, il ramène son bras en arrière, pointant son arme vers elle, avant de s’essayer à une frappe d’estoc. Ayant pris conscience du coup qui l’attendait, elle passe en retraire de quelques pas rapides, se mettant ainsi hors d’atteinte. J’haze perçoit tout de même l’étrange phénomène qui se produit : une légère entaille apparaît sur son corset là où la lame aurait dû la transpercer. Il a par ailleurs pris le temps que lui ont accordé les guerriers-poèmes pour détailler le cimeterre du jeune tueur. Cette arme est peu commune et le métal noir qui la compose en témoigne. Plus encore, J’haze ressent une aura magique la parcourir. Il est évident qu’il va falloir être prudent.

Durant ce temps, Oneko tourne son regard vers S’onej. Le son sifflant d’une nouvelle flèche filant à toute allure en sa direction ne lui a, semble-t-il, pas échappé. J’haze, usant de la lame de N’esel, intercepte le trait givré à quelques mètres du jeune homme. Face à l’étonnement de S’onej et A’kina, le gardien s’exclame :

« Ne l’attaquez plus ! A’kina, S’onej, révoquez vos armes et laissez-moi gérer la situation cette fois-ci ! »

Une lueur narquoise et sarcastique commence soudain à luire dans le regard d’Oneko.

« Je vois, vous êtes trop imbu de vous-même pour accepter que vos chiens de garde fassent le boulot à votre place ! Et bien, qu’à cela ne tienne, mon contrat ne sera plus que simple à remplir ! J’espère que vous avez hâte de mourir. Quant à vos sbires, je me débarrasserais d’eux après avoir terminé de vous défigurer ! »

Sur ces paroles et sans laisser à J’haze l’opportunité de répondre, Oneko engage le combat contre le gardien. Il abat son cimeterre dans une frappe de taille d’une incroyable précision en ayant pour cible l’épaule du Vorondil. Ce dernier attaque au fer et, d’un battement sec, repousse la lame de son adversaire. J’haze a dans l’intention d’interroger le jeune homme plutôt que de le vaincre. Il se met en garde et reprend la parole.

« Oneko, c’est bien ça ? Pourrais-je savoir la raison qui t’incite à vouloir ma mort ?
– J’ai un contrat à remplir ! »

Suite à cette réponse décevante, le combattant des ténèbres fait une remise de son attaque précédente, une véritable aversion enflammant son regard.

« Il y a plus que cela. Tu me détestes, je le vois bien. Or, je connais bien les tueurs à gages pour en avoir été un durant ma prime jeunesse : ils ne haïssent pas leur cible sous prétexte que le nom de celle-ci est apposé sur un contrat. Je ne t’avais jamais vu auparavant, pourquoi m’en veux-tu autant ? »

Tout en parlant, J’haze riposte dans l’intention de désarmer Oneko. Celui-ci pare le mouvement de l’artiste combattant et contre-riposte presque instantanément. Il tente une percée dans la défense de son adversaire avec une nouvelle frappe d’estoc. J’haze s’apprête à intercepter le cimeterre, mais Oneko dérobe au dernier moment et plonge vers le torse du Vorondil. D’un brusque bond en arrière, celui-ci se place à l’abri. Il constate par la même occasion que la subite attaque du tueur à gages a laissé une légère estafilade sanglante sur son avant-bras. Il est pourtant convaincu que la lame noire ne l’a pas frôlée…

Oneko se fige, attentif. Il observe ce gardien qui, il le ressent, pourrait facilement rivaliser longuement avec lui, si ce n’est le vaincre aisément. Dans ses yeux se lit une soudaine hésitation.

« Pourquoi ne vous battez-vous pas correctement ? Je cherche à vous tuer, je vous rappelle ! Vous m’insultez en passant votre temps à fuir alors que vous pourriez peut-être même me vaincre !
– Je n’aurais aucune utilité à te mettre à terre. Je ne vois pas en toi un ennemi, quand bien même tu essaies de me prendre la vie. Et je ne penserai pas autrement tant que tu n’auras pas répondu à mes interrogations.
– Qui sont… ?
– Pourquoi désires-tu ma mort ?
– J’ai déjà satisfait votre curiosité à ce sujet…
– Non. Je veux la véritable raison. Tu viens chercher ma tête pour remplir ton contrat, mais dans le même temps, tu souhaites ma mort pour des motifs personnels. Quelles sont-elles ? »

Oneko semble désarçonné. Il relâche un court instant sa défense, une faiblesse que tout bon bretteur sait utiliser à son avantage. Lors de l’engagement précédent entre J’haze et ce jeune homme, ce que l’on nomme le sentiment du fer les a investis. L’artiste combattant a bien ressenti qu’Oneko était un adversaire de talent à ne pas sous-estimer et, qui plus est, fortement doué avec une lame. Il sait donc également que celui-ci a pu en venir à une évaluation similaire du gardien. Ainsi, constatant que J’haze ne profite pas de cette ouverture offerte, Oneko semble intrigué. Sans doute ne comprend-il pas pourquoi sa cible ne cherche pas à exploiter ces opportunités pour le tuer en premier. Après s’être remis proprement en garde, le jeune épéiste reprend la parole.

« Soit. Vous voulez une explication ? Et bien, je vais vous la fournir. Soyez attentif. Au moindre mouvement suspect de l’un de vous trois, je mets fin à mon récit et, par la même occasion, à votre vie !
– Cela me semble raisonnable. Je t’écoute.
– Bien… Le nom de Khäatyn vous est sûrement familier.
– Navré, mais non.
– Que c’est facile d’avoir la mémoire courte… Laissez-moi vous la rafraîchir. Khäatyn est un village. Je devrais sans doute dire « était », mais tant que ma vengeance ne sera pas accomplie, je persisterai à en parler au présent. Il se dresse au pied des montagnes au nord, à quelques kilomètres à l’ouest de l’avant-poste de défense du royaume, Drost…
« Je suis né à Khäatyn il y a de cela 26 ans. La vie y était paisible et agréable. Nous vivions en quasi autarcie, limitant nos échanges extérieurs à la grande foire annuelle qui se tient à Hegamon Gor. Nous avions un terrain herbeux à l’abri des rochers où nous cultivions un potager commun et où séjournaient des moutons, apportant légumes, laine et viande à notre communauté. Une source jaillissant de la montagne nous fournissait l’eau nécessaire pour tout le village. Il ne nous manquait que très peu de choses pour subsister sans dépendre de tiers : des matériaux de construction principalement.
« Notre richesse, nous la tenions avant tout de notre mine et du savoir-faire des habitants. Le plus important d’entre eux était le forgeron, Ernan. À lui seul, il assurait notre prospérité ! Il était spécialisé dans la création d’armes tranchantes, même s’il produisait bien d’autres merveilles ! Je l’ai longuement observé œuvrer durant ma jeunesse. Il m’apprenait ce qu’il savait et, quand j’eus quatorze ans, il me guida dans le travail du métal que nous extrayions de la montagne. Mon destin aurait été de lui succéder s’il n’y avait pas eu l’événement tragique qui mit fin à cette illusion de bonheur…
« J’avais atteint mes quinze ans depuis une bonne saison lorsque cela arriva. Cela faisait un an que je forgeais et que je m’exerçais à loisir avec des épées et autres cimeterres. J’avais vite appris et je faisais la fierté aussi bien d’Ernan que de ma propre mère. Un jour, tandis que je frappais un mannequin de bois pour mon entraînement habituel, j’entendis soudain des cris à l’extérieur. Ernan m’a incité à ne pas bouger et il est sorti afin de constater ce qu’il se passait. C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant. Je pouvais percevoir l’affolement des villageois à travers leurs hurlements ! Et la rage gutturale et bruyante qui échappait de bouches inconnues m’informa bien vite que nous étions attaqués ! Inquiet pour Ernan qui ne revenait pas et pour ma mère qui était restée seule à la maison, je choisis de m’aventurer au dehors, un cimeterre récemment affûté en main.
« La vision d’effroi qui se présenta à moi me retourna le cœur et l’estomac ! Tous ces visages familiers, oncles, tantes, voisins, amis… Tous gisaient au sol, gorge tranchée ou ventre ouvert ! Certains se défendaient encore, mais finissaient par céder sous l’assaut des agresseurs. Partout autour de moi, des bandits riaient, hurlaient, pillaient… Alors que j’assistais à ce cauchemar, j’aperçus l’un de ces monstres s’orienter vers moi en appelant l’un de ses compagnons. Ils s’approchèrent et commencèrent à se moquer de moi. Ils paraissaient amusés de voir un jeune homme de quinze ans armé d’un cimeterre tel un héros inattendu prêt à en découdre, mais qui n’aurait pas conscience de s’être amené avec une épée en bois…
« Mon sang ne fit qu’un tour quand je compris qu’ils allaient certainement me tuer aussi et que j’étais, semble-t-il, le seul à pouvoir encore les anéantir. Une sorte de folie meurtrière s’est alors emparée de moi, comme un pouvoir malsain et soudain. Mon regard était brûlant de haine et une frénésie destructrice m’a investi. Je commençais par faire voler la tête du bandit le plus proche de moi : son rire me tapait sur les nerfs ! Le second, hurlant de rage à la mort de son camarade, se jeta sur moi pour finir empalé sur mon cimeterre ! Les autres assassins furent rapidement attirés par mon arrivée et tour à tour, je les envoyais rejoindre leurs ancêtres. Je n’étais plus moi-même durant ce combat. Mes adversaires me semblèrent eux-mêmes moins réactifs qu’ils auraient dû l’être. Je n’aurais jamais pu penser être capable d’un tel prodige, mais je ne pouvais que constater la réussite de ma vengeance à la vue des cadavres de tous les bandits ayant attaqué le village !
« Il en restait cependant un dernier. Je l’avais remarqué alors qu’il s’enfuyait. Il était hors de question d’en laisser un en vie après ce qu’ils avaient fait à mes proches ! Je l’ai vite rattrapé. Il s’agissait du chef du groupe. Nous avons combattu. Quand je l’ai insulté de lâche pour avoir fui face à moi, il osa me répondre qu’il ne voulait pas me tuer, car il voyait en moi celui qu’il avait été plus jeune… Il aurait dû se taire plutôt que d’attiser plus encore ma rage envers lui ! Il s’est montré bien plus doué que ses hommes, mais à sa grande stupéfaction c’est mon épée qui traversa son corps ! Lorsqu’il s’écroula, je me suis approché afin de lui donner le coup de grâce, le vaurien respirant toujours. En apercevant ma silhouette à ses côtés, il me sourit et me confia avant son dernier souffle que l’attaque avait été commanditée. Il m’a étonnement souhaité bonne chance pour poursuivre ma vengeance. Dès lors, je compris que je n’aurais aucun repos avant que celui qui avait orchestré ce massacre ne se retrouve six pieds sous terre, une lame dans le cœur.
« Je ne suis retourné à Khäatyn qu’une dizaine de fois tout au plus depuis cette époque. Personne n’y est jamais revenu. Les tombes de mes amis, de ma famille, de mes voisins, d’Ernan, de ma mère… elles sont toujours là, sombres et tristes attendant que je les venge pour enfin être apaisées. Et le tas de cadavres de bandits au centre du village, transformé en un amoncellement d’ossements par l’action des charognards, contribue à faire planer sur les lieux une atmosphère suffisamment effrayante pour imposer la fuite aux pillards.
« Onze ans ont passé depuis cet événement. Je suis devenu tueur à gages afin de me faciliter la recherche de celui qui était la cause de ma nouvelle vie. Je pouvais ainsi côtoyer les divers criminels du pays, qu’ils soient mes commanditaires ou bien mes cibles. À chaque contrat, j’avais en tête ma vengeance et le souvenir latent de mon village ensanglanté… Et il y a quelques jours, j’ai enfin trouvé mon salut. Un marchand, est venu louer mes services. Il souhaitait que je mette à mort un esclavagiste toléré par les peuples alentours. Ma cible avait semble-t-il amadoué bien des femmes pour en faire ses jouets et les menaçait si elle songeait à le fuir. L’homme m’annonça que sa fille en faisait partie… Et mieux encore… Il me confia une chose qu’il avait apprise en recherchant un moyen de la sauver. L’esclavagiste, en plus d’être sous couverture du rôle de gardien de temple, s’était illustré par le passé pour avoir été à l’origine d’enlèvements dans plusieurs villages… Cela entraînait bien souvent la mort de nombreux innocents. Et dans la longue liste de ses méfaits, il y avait l’anéantissement de Khäatyn ! Et cet homme qui est maintenant ma cible, cet esclavagiste de malheur, celui qui fait l’objet de ma vengeance depuis si longtemps : c’est vous ! »

J’haze observe Oneko. Le jeune homme est agité, ses traits sont tirés par la haine, son regard brûle de colère, sa main est crispée sur la poignée de son arme… Son désir de vengeance est compréhensible. Mais nous savons bien que l’accusation portée contre nous n’est que supercherie. Nous sommes le Vorondil, nous sommes gardiens des arts. Nous ne sommes pas des destructeurs de villages et nous n’enlevons pas les gens. Il nous faut le convaincre.

« Et qu’est-ce qui te permet de croire ce marchand sur parole ? Qu’est-ce qui te prouve qu’il a été de bonne foi avec toi ? Si mon but était effectivement de kidnapper de jeunes femmes pour mon plaisir, n’hésitant pas à accepter la mort d’innocents, pourquoi aurais-je ordonné celle des habitants de Khäatyn dans leur intégralité ?
– Ahahah ! Inutile de jouer au plus fin avec moi, je sais exactement ce qu’il s’est passé ! Vous aviez bien une cible à enlever dans mon village. Malheureusement pour vous, lors de l’attaque de vos hommes, elle n’était pas là. Elle vivait à Hegamon Gor. Elle avait rejoint la capitale quelques mois auparavant afin d’étudier la joaillerie, un domaine qu’elle maîtrisait déjà grandement. Elle avait pu se faire la main sur une partie des pierres précieuses que nous extrayions de notre mine. Quoi qu’il en soit, c’est elle que vous vouliez ! C’est pour cela que les bandits qui ont attaqué mon village n’ont pas laissé de survivants. Ils n’ont juste pas trouvé la seule habitante qu’ils devaient emmener vivante ! Vous l’avez cependant appris, d’une façon ou d’une autre. Et vous avez fini par la retrouver et l’enfermer dans cet endroit de malheur !
– Tu m’as parlé de la fille de ton commanditaire. Qui est donc cette autre femme dont je suis accusé d’avoir orchestré l’enlèvement ? Et sache que celles qui vivent ici ne sont pas prisonnières. Elles sont libres de partir quand bon leur semble.
– Vous mentez ! Je ne suis pas dupe, inutile de vous moquer de moi ! Au moins, convenez-vous du fait qu’en ce lieu des captives subissent votre dictature ! En garde et finissons ce combat !
– Je me répète, mais comment s’appelle la femme originaire de ton village que tu m’accuses d’avoir enlevée contre son gré ?
– Qu’est-ce que cela vous apporterait de le savoir ‽
– Je pourrais lui demander de nous rejoindre. Son témoignage devrait suffire à prouver ma bonne foi.
– Vous vous moquez de moi ‽ Je me doute bien qu’un individu tel que vous sait faire pression sur les autres pour leur faire dire ce qu’il souhaite !
– Peut-être l’homme qui t’a engagé a-t-il également été induit en erreur, auquel cas nous n’aurions qu’à le rassurer sur le fait que sa fille, si elle existe bien et vit au palais, est parfaitement libre. Toujours est-il que si tu me tues, tu auras mis en danger les femmes dont tu m’accuses d’être le ravisseur. Sans moi pour les protéger, elles ne seront plus en sécurité ici. Le Temple des Arts est un sanctuaire et je refuse de laisser les muses à la merci du premier venu.
– Les muses ?
– C’est là le titre honorifique qu’obtiennent les femmes venant vivre ici, faisant d’elles des représentantes des arts en plus d’être les meilleures dans leur domaine. »

Le regard d’Oneko commence à s’emplir de doute face à la sincérité dont fait preuve J’haze. La main tenant le cimeterre à la lame noire se relâche légèrement.

« Vous vous jouez de moi…
– Je te le propose à nouveau : permets-moi de demander à la femme que tu recherches de nous rejoindre afin qu’elle témoigne que je ne suis pas ton ennemi.
– Je… Vous…
– Elle s’appelle Ortalia, n’est-ce pas ? »

Le jeune homme relève brusquement la tête qui s’était imperceptiblement affaissée. Un éclat de défis passe alors sur ses yeux et il s’exclame :

« Ah ! Vous voyez ! Vous connaissez son nom ! Et comment avez-vous su que c’était elle et pas une autre de vos victimes ? Simplement parce que vous êtes au courant du fait qu’elle vient de Khäatyn !
– J’en conviens. Et cela s’explique car les muses partagent bien des secrets avec moi. Cependant, ce qui m’a d’abord fait penser que c’était assurément elle que tu recherchais, c’est grâce à son titre. Ortalia est la muse de la joaillerie. Ce qui coïncide avec le talent que tu lui attribues et qu’elle a entrepris d’améliorer au sein de Hegamon Gor.
– Vous venez d’inventer ça en vous basant sur mes dires !
– Absolument pas.
– Pourquoi devrais-je vous croire et vous épargner ?
– Le doute. Un homme ne peut être jugé responsable tant que sa culpabilité n’a pas été prouvée. Et tuer un innocent pour te venger d’une troupe de bandits, n’est-ce pas t’abaisser à leur niveau ? Allons, sois raisonnable Oneko. Tu ne peux décemment pas m’assassiner après la conversation que nous venons d’avoir.
– Je…
– Si cela peut te décider et en guise de bonne foi, je me défais de mon arme. »

Joignant le geste à la parole, J’haze dépose N’esel au sol avant de se relever et d’observer la réaction du tueur à gages. Le pari est osé, mais le gardien compte sur la confiance que lui inspire Oneko. Le regard de celui-ci passe tour à tour de l’épée à son adversaire désarmé. Il semble incrédule tout en cherchant à ne pas perdre contenance… Finalement, ses yeux fixent ceux de J’haze. Il se rue vers le Vorondil et lève sa lame noire. Il abat brutalement ce cimeterre ténébreux sur la gorge de l’artiste combattant !… Pourtant, à quelques centimètres de la chair de celui qui devrait être sa victime, il arrête son élan. Il semble avoir perdu sa soudaine détermination. Les deux adversaires sont face à face, le regard de l’un ancré dans celui de l’autre. J’haze ne bouge toujours pas d’un pouce. Oneko est actuellement dans une position telle que le gardien n’aurait aucun mal à le maîtriser.

Intérieurement J’huly et moi laissons entendre notre crainte. Devant notre inquiétude commune, J’haze nous assure avoir la situation en main. Et pourtant, il est évident que si le jeune Oneko terminait son geste, nous ne pourrions pas l’esquiver…

Du coin de l’œil, J’haze aperçoit S’onej bander doucement son arc. Il décide de prendre la parole et de calmer le jeu avant que l’un des deux guerriers-poèmes ne commette l’irréparable.

« Alors, Oneko, que vas-tu faire : tuer un homme désarmé qui t’offre son amitié et son soutien pour retrouver celui dont tu souhaites réellement te venger ou abaisser ta lame et accepter de me faire confiance ? »

Oneko reste à fixer J’haze sans mot dire. Au fond de ses pupilles, nous pouvons percevoir le combat intérieur qui se joue dans son esprit. Si nous lui mentons, il aura perdu sa meilleure chance de mettre à mort l’objet de sa haine et ainsi parachever sa vengeance. À côté de cela, il sait au vu de tout ce qui s’est dit qu’il y a de fortes probabilités pour que nous soyons de son côté. J’haze reprend :

« Dois-je m’attendre à avoir la gorge tranchée ou puis-je demander à Ortalia de nous rejoindre ?
– Je… Ni… Ni l’un, ni l’autre… Je suis sans doute complètement stupide, mais je vais vous faire confiance.
– Merveill…
– Il y a cependant une condition à cela !
– Oui ?
– Vous m’aiderez à retrouver celui que je recherche. Et je vous garderai à l’œil durant tout le temps où nous œuvrerons ensemble. Si jamais je découvre que vous m’avez dupé, je ne me contenterai pas de vous tuer. Je vous ferai souffrir mille horreurs avant cela et personne ne pourra m’arrêter, est-ce clair ?
– Parfaitement. Tu n’as cependant pas à t’en faire. Je suis sincèrement ton allié. J’ai voué une grande part de ma vie à nettoyer ce désert des bandits qui y pullulent. Pouvoir mettre la main sur celui qui a fait de toi un orphelin me convient parfaitement. Et à vrai dire, j’ai déjà une petite idée de là où nous pouvons débuter nos investigations.
– Où ça ?
– Auprès de ton actuel commanditaire. Il a sûrement bien des choses à nous apprendre… »

C’est ainsi que J’haze et Oneko, accompagnés du Poème Forgé, après avoir conclu cette trêve, commencèrent à s’organiser. Ils cherchèrent la meilleure tactique à employer pour découvrir si le commanditaire était honnête ou non. Était-il de connivence avec toute cette histoire ou avait-il été berné par un tiers ? Les combattants échafaudèrent donc la solution adéquate pour mener à bien leur enquête.

Il serait cependant dommage de vous présenter ce plan d’action tel qu’il fut imaginé. Ce récit sera sans nul doute bien plus passionnant si nous en venons directement à cet instant où Oneko rejoignait le fameux marchand qui avait sollicité ses services. Le jeune homme avait passé le reste de sa nuit loin du palais, souhaitant se reposer pour le lendemain. La confiance qu’il avait envers nous n’était pas encore suffisante et les doutes pas tous effacés. Il revint néanmoins au Temple des Arts à l’aube naissante, comme convenu. J’haze et les guerriers-poèmes l’y attendaient. Une heure plus tard, à quelques kilomètres de là, Oneko rejoignait son actuel employeur au point de rendez-vous qu’ils s’étaient fixés…

Oneko guette patiemment l’arrivée d’Adhim, le marchand avec lequel il a conclu ce contrat. Un contrat qui a pris une route bien différente de ce que le jeune homme avait préalablement prévu. C’est bien la première fois qu’il est amené à conspirer contre son commanditaire, conjointement avec sa cible qui plus est…

Cela fait quelques minutes qu’Oneko se tient, sur le qui-vive, à l’ombre d’un grand rocher, au bord d’une oasis. Enfin, trois silhouettes se détachent à l’horizon. Elles s’approchent. Ce sont trois hommes vêtus chacun d’une gandoura noire et d’un chèche de même couleur profondément enfoncé sur leur crâne. Ils se déplacent à dos de dromadaires au pas nonchalant. Le regard de chacun d’entre eux, peu visible, scrute les alentours avec attention. Une fois à hauteur du tueur à gages, celui en tête baisse les yeux et dégage le bas de son visage pour lui offrir un sourire avenant derrière sa barbe légère.

« Oneko ! Quel plaisir de vous revoir ! Quand j’ai reçu votre message, j’ai ressenti une libération intense ! Enfin, ce maudit voleur d’enfants est mort ! Je ne saurais trop vous en remercier !
– Je suis également ravi de vous revoir. Avez-vous ma récompense ?
– Pas sur moi, hélas. Je craignais de mauvaises rencontres et ai préféré laisser le sac d’or que je vous ai promis là où nous avons établi notre campement. Je m’en serai voulu d’avoir à vous annoncer que votre dû m’avait été dérobé. Cependant, je vous invite à vous installer sur ma monture. Je vous emmène sur place afin de vous payer.
– J’aurais nettement mieux apprécié que vous apportiez l’or ici même ou que vous fassiez de votre demeure le point de rendez-vous. Vous m’avez fait perdre du temps et le mien est précieux.
– Oui, j’en suis navré. Il est vrai que j’ai agi un peu précipitamment. Je ne pensais pas que vous réussiriez aussi vite et…
– Qu’importe. Faites-moi une place, je monte. »

Un semblant d’irritation avait traversé le regard du marchand lorsqu’Oneko lui avait coupé la parole. Un sourire amical se dessine pourtant sur son visage en même temps qu’il garantit au tueur à gages la possibilité de s’asseoir derrière lui.

« Aller, en avant !
– Nous sommes loin de votre campement ?
– Non, rassurez-vous, c’est la prochaine oasis la plus proche. Nous avions prévu de rejoindre celle-ci, mais l’ancienne construction qui côtoie celle où nous nous sommes installés offre un abri plus agréable pour se protéger du soleil. Nous en avons pour une vingtaine de minutes tout au plus.
– D’accord… Dites, je ne vous ai pas demandé lors de notre dernière rencontre, quels produits marchandez-vous ?
– Oh, un peu de tout. Nous faisons la navette entre les différents villages bordant le désert. Nous y achetons diverses choses pour les revendre ailleurs ainsi que des matières premières pour confectionner tout ce dont notre petite communauté est capable.
– Je vois. »

Ne sachant quoi ajouter, Oneko choisit de ne pas surenchérir. Les voyageurs poursuivent en silence pendant plusieurs minutes avant que le jeune homme ne reprenne la parole.

« Dites-moi, comment aviez-vous appris que ce faux gardien de temple avait détruit le village de Khäatyn ?
– Oh, et bien… j’ai obtenu l’information dans une taverne à Hegamon Gor. Je recherchais un moyen de l’atteindre, mais plus j’avançais et plus je voyais qu’il savait se protéger de la loi. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai fait appel à vous, la justice de Hegamon Gor ne pouvait rien faire pour moi, car il n’y avait aucune preuve de sa culpabilité. Cela dit, pourquoi cette histoire sur ce village précis vous intéresse-t-elle tant ? Il y a bien d’autres lieux qui ont été détruits par son action, comme je vous le disais lors de notre précédente entrevue…
– C’est le seul qui m’était resté à l’esprit.
– Hmm, je vois… Ah regardez, nous arrivons en vue de notre campement ! »

En effet, derrière une petite colline rocheuse, le haut d’un bâtiment de pierre se dresse. Après quelques pas de plus, les premières yourtes se dévoilent, bientôt suivies par l’oasis et les dromadaires qui s’y reposent. Ils traversent le campement où quelques marchands s’activent tranquillement, les saluant à leur passage, un air amusé sur le visage. Par delà l’eau, Oneko en perçoit deux en train de chuchoter entre eux, le regard fixé sur les arrivants. Ils descendent de leurs montures et Adhim interpelle l’un des hommes qui les avaient accompagnés en silence jusque là.

« Ali, occupe-toi de mon dromadaire, pendant que je finis de parler affaires avec notre ami. »

La demande impérieuse d’Adhim semble étonnamment froide. Il guide Oneko jusqu’à la ruine que ces marchands nomades ont investie. Le jeune tueur à gages observe les alentours. Il ne voit ni femmes ni enfants et s’en étonne. Il entend un grand rire éclater sur sa gauche. Les deux hommes qui chuchotaient en sont l’origine. L’un des deux mime une blessure au cœur et fait semblant de s’effondrer au sol, relançant de plus belle l’hilarité de l’autre. Oneko détourne son regard pour ne pas perdre Adhim de vue. Ils atteignent l’entrée de la ruine, une ancienne bâtisse au mur en terre ocre. Avant d’y pénétrer, Oneko lève les yeux vers le ciel pour apercevoir une petite forme blanche battre des ailes loin au-dessus de lui.

Adhim mène son invité jusqu’à un sous-sol dans lequel plusieurs salles ont été investies par d’autres hommes. Des sacs et des caisses y sont entreposés. Oneko apprend que les marchands souhaitent rester quelques jours afin de travailler un peu les matières premières dont ils ont fait l’acquisition. Ils pénètrent dans une dernière pièce aux murs sales. Du sable s’entasse dans les coins, amené ici par l’effet du vent qui s’engouffre régulièrement. Des bouteilles et des caisses de vivres encombrent maladroitement la salle. Une dizaine de bougies, posées sur un genre d’hôtel de pierre grise faisant office de table, éclaire les lieux. Deux hommes semblent plongés dans un jeu d’argent. Adhim les interpelle, leur arrachant un sursaut de surprise.

« Salim ! Ezzine ! Arrêtez vos jeux idiots et aller me cherche la récompense prévue pour notre invité ! »

Les deux hommes quittent la pièce en ricanant, après un regard furtif vers Oneko. Celui-ci reprend la parole à l’intention d’Adhim.

« Pourquoi les envoyer tous les deux pour s’en aller quérir un banal sac d’or ?
– Oh croyez-moi, ils ne sont pas trop de deux pour cette tâche quand on les connaît bien. Ils seraient même encore capables d’échouer cette mission pourtant simpliste ! Ahahah !
– Si vous le dites…
– Hmmm, puis-je vous proposer un verre de rhum ou de vin pour fêter votre réussite ?
– Non merci, je ne bois jamais. J’ai besoin de rester en pleine possession de mes moyens en toutes circonstances.
– Enfin ! Laissez-vous aller ! C’est un grand jour pour vous comme pour moi !
– Je me permets de décliner votre offre une nouvelle fois. La seule chose qui m’importe maintenant, c’est mon or.
– Oh, justement ! Voici que mes hommes sont de retour ! »

Oneko se tourne vers l’entrée de la pièce alors que les deux hommes qui en étaient sortis précédemment le contournent pour rejoindre Adhim. Ils sont suivis par une quinzaine d’autres. Parmi eux, Oneko reconnaît les deux individus qui riaient à l’extérieur. Tous sont munis d’une arme blanche qu’il pointe ostensiblement vers le tueur à gages. Celui-ci dégaine, prêt à se défendre, avant de s’exclamer :

« Vous m’avez tendu un piège !
– Étonnante perspicacité jeune homme ! Ahahah ! Et dire que ce cimeterre à la lame noire aura par deux fois servi mes desseins ! Quelle délicieuse ironie !
– Par deux fois ? C’est vous qui avez…
– Imbécile ! Bien sûr que c’est moi ! Comment veux-tu que quelqu’un soit au courant de ce qui s’est passé dans ton village alors que tu n’as laissé aucun témoin derrière toi ? Enfin… Aucun témoin, c’est vite dit. L’un de mes hommes est tout de même revenu vivant, me permettant de prendre connaissance des faits qui s’y étaient déroulés.
– Je vais vous…
– Tu ne vas rien faire du tout. Dans dix secondes, tu seras mort. Et ce n’est pas parce que tu te présentes avec deux armes au lieu d’une que cela changera quelque chose. Jolie lame rouge au passage. Elle et Noctéumbra iront très bien dans ma collection. Messieurs, achevez-le. »

Alors qu’Adhim termine son discours, Oneko laisse choir la fameuse lame rouge, katana au métal couleur sang. Dans une brume écarlate qui interrompt les bandits dans leur élan, en faisant même reculer certain, A’kina apparaît. Elle se place dos au jeune homme, leur donnant ainsi une vision globale de leurs ennemis. Ceux-ci sont déstabilisés face à ce meurtre facile qui vient de se commuer en occasion ratée. Tous ensemble, ils auraient pu tuer Oneko sans qu’il puisse correctement se défendre dans un espace si réduit. Mais maintenant que les angles morts du combattant ont été comblés par l’arrivée d’A’kina, l’affaire s’avère plus difficile à mener à bien. Oneko interpelle la demoiselle vampire.

« Tu as eu le temps de les prévenir ?
– Oui. Le lien télépathique que j’ai avec S’onej quand je suis scellée est presque instantané.
– Très bien. »

Les deux comparses offrent un regard de défis aux bandits qui les entoure. Ceux-ci hésitent à relancer les hostilités qu’ils avaient pensé pouvoir rapidement expédier. Adhim s’exclame :

« C’est quoi cette histoire ‽ D’où elle sort celle-là ‽ »

Oneko lui retourne un regard chargé de haine et pourtant malicieux avant de lui rétorquer :

« Chacun ses secrets. Dites-moi d’abord pourquoi vous avez détruit mon village par le passé et pourquoi aujourd’hui vous en avez après un gardien de temple.
– Je n’ai rien à te raconter vermine ! J’ai perdu assez de temps avec toi ! Butez-le ! »

Une grande part des hommes alentour se jette, pointe de cimeterre en avant, sur le combattant des ténèbres et la demoiselle vampire. Les deux compagnons repoussent les assauts répétés des bandits sans pour autant réussir à les atteindre. Des blessures apparaissent pourtant sur l’épiderme des adversaires d’Oneko, à la surprise générale. Certains reculent tandis que des bruits de lutte se font entendre à l’étage du bâtiment. Adhim commence à s’énerver.

« Bordel, bande d’incapables, vous allez me les mettre à mort et plus vite que ça !
– Mais patron, ce démon réussit à nous blesser sans nous toucher, on va finir par y passer…
– Tuez-le avant dans ce cas ! »

Le vacarme à l’étage semble s’être déplacé à la pièce voisine, en sous-sol. Adhim s’en inquiète :

« Qu’est-ce qui se passe à côté ?
– Ah ça, c’est une surprise de notre part. Vous allez comprendre que vous en prendre à plus fort que vous était la chose la plus stupide que vous puissiez faire ! »

Sur cette réplique d’Oneko, J’haze et S’onej surgissent dans la pièce, dos à dos. Le gardien fait face aux éventuels autres bandits qui viendraient porter assistance à leurs camarades. Le prince des glaces, pour sa part, tient en joue ceux déjà présents dans la salle. Il se focalise sur ceux qui sont les plus proches de lui, à savoir ceux qui s’en prennent actuellement à sa sœur. L’un d’entre eux, peut-être un peu trop téméraire, se retourne vers l’archer et se précipite dans sa direction, cimeterre prêt à être abattu. Il s’écroule dans la seconde qui suit, un trait de glace lui ayant transpercé le palpitant. Dans un hurlement de rage général, les bandits se scindent et relancent leurs attaques aussi bien sur S’onej que sur A’kina et Oneko. Le désordre et la désorganisation dont font preuve ces marchands véreux leur sont très désavantageux. Plusieurs d’entre eux tombent sans même blesser leurs cibles. L’un d’entre eux réussit à entailler le bras de S’onej, utilisant avec difficulté son arc pour parer les coups. J’haze se retourne en entendant le cri de douleur du guerrier-poème et tranche la gorge de l’agresseur avant de prendre la relève. Finalement, les quatre derniers bandits se reculent près des murs. Adhim, un instant abasourdi par le changement brutal et rapide du rapport de force, prend enfin la parole à l’intention de ses hommes encore en vie, tout en sortant son propre cimeterre.

« Finissez-les, nom d’un chien ! Profitez qu’ils soient fatigués !
– Rah, tais-toi Adhim ! C’est pas toi qui risques ta peau là ! Et puis j’en ai assez de tes caprices à deux sous ! Je me rends ! »

L’homme ayant parlé, jette son cimeterre aux pieds de S’onej. Adhim lui lance un regard noir.

« Sale traître !
– Y a pas de traître. Réveille-toi un peu. C’est fini, ton pouvoir n’est plus. On va enfin être débarrassé de toi et j’avoue que je n’ai aucune raison de m’en plaindre ! Ça fait douze ans que tu nous emmerdes avec tes plans foireux. On était des marchands respectables avant. Et si ta mort peut nous permettre de regagner notre honneur perdu, crois bien que je ne vais pas les en empêcher !
– Imbécile ! Ils vont te buter aussi ou au mieux te foutre en prison ! T’es pas prêt de le retrouver ton honneur à la con !
– Sois pas stupide, regarde-les. Si ils voulaient vraiment nous tuer à tout prix, celui-là, avec son arc, m’aurait déjà abattu maintenant que je suis désarmé. Et même si je passe quelques années derrière les barreaux, c’est toujours mieux que de les vivre à tes côtés. Je pourrais reprendre une vie honnête après ça !
– Tu me déçois Ali ! Te retourner contre ton chef à la première difficulté, c’est pitoyable !
– Oh crois-moi que s’ils n’étaient pas intervenus, tu n’aurais pas duré très longtemps non plus. On réfléchissait sérieusement à te trancher la gorge dans ton sommeil un de ses quatre ! »

Un bruit de métal interrompt leur conversation endiablée que l’assistance écoutait jusque là avec attention. L’un des trois autres bandits encore en vie vient de se délester de son cimeterre à son tour.

« Je suis avec toi Ali. Il me gave ce bouffon.
– J’en attendais pas moins de toi Qassim.
– Vous me donnez envie de vomir, bande de…
– Oh la ferme ! Tu nous casses les oreilles ! Je me rends également ! »

Un troisième homme jette son cimeterre au sol. Il reprend.

« Tu as fait de cette communauté de marchands des bandits, des voleurs et des assassins. Je n’ai jamais vraiment accepté ton comportement. Il est temps pour nous de payer pour nos crimes, toi plus qu’un autre. Désolé papa.
– Tu me paieras ça Elias, traître à ton propre sang ! »

Adhim scrute l’assistance, rouge d’une colère difficilement contenue. Tous les yeux se posent sur le dernier bandit encore armé. Il s’agit de l’homme qui mimait la mort prévue pour Oneko peu auparavant. Il observe ceux qui ont fait échouer leur plan avec un regard noir. Doucement, il se déplace de côté jusqu’à rejoindre Adhim.

« Je préfère crever ici que de croupir en prison. Et il est hors de question que je sois aussi lâche que vous trois ! Je suis avec vous patron.
– Il y en aura au moins un pour m’être resté fidèle… Et maintenant, on continue à se lorgner les uns les autres en chiens de faïence ou vous avez une bonne raison de ne pas avoir encore tranché nos gorges ? »

Pendant que S’onej surveille le couloir d’accès à la salle, J’haze s’avance à hauteur d’Oneko et prend la parole, son regard tourné vers Adhim.

« Je pense que vous avez des comptes à rendre à ce jeune homme.
– Je n’ai de comptes à rendre à personne !
– Mauvaise réponse. Ne m’obligez pas à vous menacer.
– Vous êtes déjà en train de me menacer, vous foutez pas de ma gueule !
– C’est là où vous faites erreur. Jusqu’à présent, ce n’était qu’une mise en garde, mais si vous insistez ; laissez-moi vous faire une véritable menace. Avez-vous entendu parler des Geôles spectrales ? Vu la terreur que je lis sur votre visage, j’en conclus que oui. Et bien, l’avertissement est simple : si vous ne désirez pas y être enfermé, veuillez répondre aux questions qu’Oneko vous posera. Compris ? »

Adhim observe tour à tour le gardien et le tueur à gages, une expression de pure frayeur dans le regard. L’homme qui lui a témoigné son soutien se tourne vers lui, intrigué, et lui demande :

« C’est quoi cette histoire de geôles ?
– Crois-moi Jafar, même toi tu préférerais atterrir en prison et y mourir plutôt que savoir de quoi il en retourne au sujet des Geôles spectrales. De toute façon, ce n’est pas le moment d’en débattre. Qu’est-ce que vous voulez savoir, Oneko ? »

Adhim semble s’être résigné. Oneko observe un instant de silence avant de poser cette simple question :

« Pourquoi avez-vous ordonné la destruction de Khäatyn ?
– Pour la mine. Lorsque j’ai découvert que vous teniez votre richesse d’une exploitation de minerais et de pierres précieuses, j’ai tout de suite flairé le filon, si je puis dire. J’ai d’abord envoyé un de mes hommes pour négocier avec le chef de votre village afin qu’il nous cède le gisement et que vous quittiez les parages. Il n’a bien évidemment pas accepté et comme je n’avais pas autant de patience à l’époque que j’en ai aujourd’hui, j’ai très rapidement opté pour l’attaque. J’ai sous-traité l’assaut sur Khäatyn à une bande de mercenaires avec lesquels j’étais entré en contact peu auparavant. Le village aurait dû être à moi le soir même et nous aurions débuté l’extraction de masse afin de nous enrichir. Mais comme tu le sais, cela ne s’est pas déroulé comme prévu.
– Et pour cause, j’ai mis à mort chacun de ces hommes un par un. Je n’ai pas pu sauver Khäatyn, mais j’ai pu venger les habitants. Du moins en partie…
– Oh ! Vous n’allez pas déjà reprendre les menaces ‽ Laissez-moi respirer un peu bordel !
– Vous n’aurez plus longtemps l’occasion de respirer, rassurez-vous… »

J’haze pose sa main sur l’épaule d’Oneko pour l’apaiser et prend à son tour la parole.

« J’aimerais avoir quelques éclaircissements. Dans un premier temps, pourquoi n’avez-vous pas commencé l’exploitation de la mine dès lors où Oneko avait quitté le village ? Selon ses dires, il y est parfois revenu et rien n’a changé depuis cette époque.
– Justement parce qu’il était encore en vie ! Vous me prenez vraiment pour un idiot ! Je n’allais pas jouer au milieu des cailloux alors que le gamin qui avait fait échouer mes plans pouvait me surprendre. Il aurait suffi qu’il nous trouve en pleine récolte de joyaux pour nous trancher la gorge à moi et mes hommes ! Lorsque j’ai appris ce qu’il s’était passé, j’ai préféré laisser tomber l’affaire. Et à vrai dire, ce village et sa mine m’étaient complètement sortis de l’esprit jusqu’à ce que je retrouve la trace d’Oneko.
– Et au lieu de vous débarrasser de lui pour pouvoir enfin prendre possession de Khäatyn, vous avez choisi de l’envoyer me tuer. Pourquoi ?
– Je vous en prie, c’est pourtant évident ! Votre temple à la con est rempli de richesse. Je voulais m’en emparer ! Je réfléchissais à un moyen d’agir depuis un moment déjà. J’ai cherché à me renseigner sur vous et j’ai eu vent de pas mal de choses qui m’ont amené à établir mon plan tel que je l’ai orchestré. Pour commencer, j’ai toujours eu à cœur d’entretenir des relations amicales avec les autres commerçants de la région, principalement avec ceux dont les activités pouvaient être liées aux miennes. Je connaissais un marchand d’esclaves. Je lui ai conseillé de vous rendre visite après avoir appris l’existence des femmes qui vivent dans ce palais. J’avais hâte de savoir comment vous alliez réagir à sa venue. La mort de Galad et de ses hommes m’a permis de découvrir vos capacités de combat, m’amenant dès lors à chercher une solution pour percer votre défense. Il me fallait quelqu’un pouvant vous tenir tête.
– C’est donc vous qui aviez envoyé cet esclavagiste brutal. Et bien, vous êtes une sacrée ordure. Enfin bref, j’aurais le temps de vous complimenter plus tard. Continuez votre passionnant récit. »

Adhim jette un regard noir à J’haze, n’appréciant guère l’ironie dont il fait preuve. Il ravale pourtant sa fierté afin de reprendre son histoire.

« De fil en aiguille, j’ai pu découvrir l’origine et l’identité de la plupart de celles que vous nommez muses. Je cherchais une faille, un moyen de pression. C’est ainsi que j’ai appris que l’une d’entre elles était une rescapée de Khäatyn. Malheureusement, à cette époque, cette information n’avait pas la moindre utilité. Et il y a quelques jours, l’un de mes hommes, celui-là… »

Il pointe du doigt l’un des cadavres au sol.

« … le seul à avoir échappé à Oneko il y a 11 ans, est venu me voir. Il l’avait retrouvé et m’a confié qu’il était devenu tueur à gages. Sa réputation, selon lui, était telle qu’on le dépeignait comme invincible. Au premier abord, je n’ai vu là que la confirmation que nous ne pourrions jamais profiter des mines de Khäatyn, car il veillait très certainement sur le dernier bien qu’il lui restait. Et puis me vint cette idée brillante, alors que surgissait dans mon esprit le souvenir de l’existence de la muse rescapée. Le plan était simple : engager Oneko ; le convaincre que vous, “monsieur le gardien”, vous étiez à l’origine de la destruction de son village, en m’appuyant sur l’histoire de la femme ; le laissez vous tuer, me donnant dans un premier temps accès aux richesses du palais ; et finalement, l’envoyer en Enfer à son tour, profitant du fait qu’il penserait avoir enfin finalisé sa vengeance, auquel cas il serait moins sur ses gardes, moins prêt à combattre, m’offrant ainsi les pleins pouvoirs sur ces mines tant convoitées. Voilà, vous savez tout. Vous êtes content ? »

Oneko sourit sournoisement à celui qui fait l’objet de sa colère depuis presque une douzaine d’années et lui rétorque :

« Je suis on ne peut plus satisfait. Maintenant que je connais toute l’histoire, je vais me faire un plaisir de te trancher la gorge !
– Eh attendez ! C’est pas ce que vous nous aviez promis ! Vous, le gardien, dites quelque chose !
– Je tiendrais parole, vous ne serez pas envoyé dans les Geôles spectrales… En revanche, je n’ai pas interdit à Oneko d’accomplir sa vengeance. Je pense au contraire qu’il a bien mérité de la réaliser. »

Adhim nous toise avec une haine si forte qu’on s’attendrait presque à ce qu’il nous tue de ce simple regard. Oneko commence doucement à avancer vers le marchand, pointant Noctéumbra, son fidèle cimeterre, dans sa direction.

« Tu ne le sais peut-être pas Adhim, mais ce sabre qui a jadis servi tes desseins est un artefact magique. L’une de ses principales caractéristiques est de n’obéir qu’à son possesseur. On le devient à la seule condition d’avoir tué son prédécesseur. Quand j’ai pris la vie du chef de ces bandits, il y a onze ans, Noctéumbra est passée mienne. Depuis ce jour, je me suis fait le serment qu’elle transpercerait le cœur de celui qui a organisé ce cauchemar dans lequel j’avais été plongé. Et il est grand temps que cette promesse soit tenue !
– Quelle erreur j’ai pu faire en espérant de vous un peu de magnanimité si je vous avouais tout… Cela m’apprendra à être trop gentil, ahahah ! Cela dit, je suis navré de vous le dire, mais ni moi ni Jafar n’accepterons de mourir ici ou même de finir en prison. N’est-ce pas Jafar ?
– Absolument ! On va se battre et vous démembrer ! Préparez-vous à vous faire écraaaahhh !!!! »

La scène est aussi surprenante qu’inattendue. Adhim vient d’écraser un objet sur le visage du dénommé Jafar, profitant du fait que nous étions accaparés par ce que celui-ci disait. Lorsque la main agressive s’écarte de la tempe du bandit, l’on peut voir une pierre rouge incrustée dans son crâne. Il continue à hurler, d’un cri effrayant de plus en plus aigu. Il se tient la tête en se tordant de douleur. J’haze s’élance, espérant mettre fin à la vie de l’homme avant qu’il ne devienne un véritable problème. Cependant, une secousse magique en provenance de Jafar les fait tous vaciller. Dans le même temps, Adhim se jette près de la table en pierre et envoie valser les bougies à terre, plongeant la pièce dans l’obscurité. Les vagues d’énergie s’enchaînent et bousculent les personnes présentes en continu, leur interdisant ainsi de se mouvoir ou d’user à leur tour de leur pouvoir. Les cris de Jafar se muent en grognement, puis en un son caverneux, presque rocheux.

Soudainement, tout semble se calmer. Le silence plane et les déferlantes instables de mana se tarissent jusqu’à disparaître. J’haze trace immédiatement une ligne bleue d’onirisme du bout du doigt afin de créer une lueur tamisée dans la pièce, suffisante pour voir alentour. La première réaction de chacun, aussi bien chez les marchands désarmés que du côté des les habitants des Arts, est une exclamation mêlant horreur et dégoût. J’haze exprime tout haut ce que tous pensent.

« Au nom de Nos, qu’est-ce que c’est que cette immondice ‽ »

Face à eux se dresse ce qui avait été autrefois un humain du nom de Jafar. Il n’est maintenant plus qu’une masse informe mêlant roche rouge craquelée et graisse veinée de bleu. Ses jambes doivent avoir cédé sous cet amas inattendu de chair et de pierre. Ses bras ont également gonflé et appuient sur le plafond contre lequel il est écrasé. Sa tête, aussi agréable à admirer qu’une flaque de vomie, n’est comparable à aucun être vivant de ce monde. Son regard, tout particulièrement, qui a perdu toute la haine qu’exprimait Jafar peu avant. À vrai dire, il laisse maintenant transparaître une stupidité à toute épreuve… A’kina interromps soudainement la contemplation générale pour offrir à tous une constatation déconcertante.

« Où sont Oneko et le chef des bandits ? »

En effet, ni l’un ni l’autre n’est encore présent dans la salle. On aurait pu espérer qu’Adhim se soit fait écraser par sa créature, mais l’absence d’Oneko rend difficilement acceptable cette hypothèse. Adhim s’est sûrement enfui et Oneko lui court après. Nous n’avons cependant pas le temps de réfléchir à ça. Le plafond commence à céder sous la poussée impressionnante qui lui est infligée. Alors que les premiers blocs de pierre tombent, J’haze donne rapidement la marche à suivre, avec assurance, bravoure et prestance… ou presque…

« Tout le monde dehors ! Courez ou nous allons tous y passer ! »

Dans la minute qui suit, tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur du bâtiment se retrouvent à l’extérieur. Tous observent la ruine qui n’est maintenant plus qu’un tas de gravats. Le bras boursouflé de Jafar dépasse des décombres, inanimé. Prendre une maison sur la tête ne fait pas forcément toujours du bien… J’haze est le premier à briser le silence qui s’est installé.

« Je me demande ce qu’est devenu Oneko… »

En voilà une question intéressante ! Et si nous faisions un petit saut dans le passé pour accompagner notre cher tueur à gages ? Revenons-en donc au moment où Adhim venait de lancer la transformation imposée de Jafar…

Adhim se jette près de la table en pierre et envoie valser les bougies à terre, plongeant la pièce dans l’obscurité. Oneko prend ce passage de la lumière à l’ombre comme un flash peu agréable, mais continue de voir ce qui se trame autour de lui sans la moindre difficulté. C’est l’avantage d’être nyctalope. Il aperçoit Adhim s’élancer en titubant vers le fond de la salle et, tâtonnant rapidement face à lui, se glisser derrière des caisses en bois empilées contre le mur. Le combattant des ténèbres, qui se retrouve pour l’occasion dans son élément, s’engage à sa suite après une nouvelle secousse magique. Il contourne les caisses et constate la présence d’une ouverture menant sur un couloir. Celui-ci devait servir de sortie de secours pour les habitants originels de la bâtisse. Oneko s’élance après Adhim, titubant à chaque déferlante d’énergie. Plus il s’éloigne et plus celles-ci se font vaguelettes. Il atteint enfin un escalier conduisant en surface.

Il débouche dans une petite pièce aux allures de grotte vu l’aspect de ses murs bruts et aléatoires comme un pan de montagne. Oneko rejoint l’ouverture qui se présente à lui. Il peut dès lors constater que son impression était la bonne, car la salle renfermant l’entrée de ce couloir secret est en réalité un renforcement naturel dans un rocher de belle taille au cœur du désert.

Observant alentour, il aperçoit Adhim s’enfuir en courant en direction du campement et le poursuit. Peu après que le bandit se soit soustraire au regard du combattant en contournant la bâtisse où vient de s’achever la métamorphose de Jafar, Oneko le rejoint. Adhim essaie fébrilement de détacher son dromadaire. Voyant le tueur à gages arriver, il laisse échapper une flopée de jurons et prend en otage une femme qui se cachait dans la yourte voisine. Celle-ci n’ose protester, trop effrayée par la situation soudaine dans laquelle elle se trouve. Oneko a tout juste eu le temps de parvenir à leur hauteur. Le jeune homme étant bien trop proche à son goût, Adhim s’exclame :

« Reste où tu es ! Un pas de plus et je lui tranche la gorge !
– Ce serait stupide de ta part, si tu fais cela tu n’auras plus rien pour te protéger.
– Prendrais-tu vraiment le risque ? Ahahah ! Allez, recule ! Tu vas me détacher mon dromadaire et lorsque ce sera fait tu t’éloigneras suffisamment pour me permettre de partir. À cette seule condition, je laisserai la femme en vie.
– Tu es un idiot Adhim. Penses-tu vraiment que cette astuce fonctionne avec moi ? Bien d’autres ont essayé, cela n’a jamais réussi. Pourquoi suis-je reconnu comme l’un des meilleurs tueurs à gages de la région selon toi ?
– Simplement parce que tu n’as pas encore eu la malchance de tomber sur quelqu’un comme moi ! Libère mon dromadaire ou je la bute !
– Noctéumbra est un cimeterre magique. Il possède bien des pouvoirs qui m’ont été fort utiles jusqu’à aujourd’hui. Le premier est d’être une trancheuse d’ombre ! »

Sur ces mots, Oneko effectue un mouvement de son cimeterre en direction de l’ombre formée par le bandit et la femme. Une entaille apparaît sur la joue d’Adhim.

« Raahhh !! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
– Comment ça ? »

En prononçant ces mots, amusés, Oneko réitère son geste, ouvrant une plaie sur l’épaule gauche de son adversaire. Puis une autre sur son bras droit, puis son nez, son flanc droit, sa main gauche, à nouveau son épaule gauche. Adhim semble agacé et commence à perdre le contrôle. Il finit pourtant par se reprendre et s’époumone en hurlant.

« Arrête ou je lui tranche la gorge !!
– Je suis déçu du manque d’intérêt que tu portes à ce pouvoir dévoilé…
– Va te faire voir ! Et pourquoi je suis blessé et pas elle, hein ‽
– C’est là le second pouvoir de Noctéumbra. Il va d’ailleurs conclure ma vengeance et t’envoyer en Enfer. Noctéumbra est une liseuse d’âme ! »

Oneko appuie sa déclaration en embrochant de son cimeterre noir aussi bien Adhim que son otage. Alors que la poitrine des deux humains est transpercée, la femme pousse un cri soudain de terreur, tandis que le bandit fait entendre un grognement de douleur. Il laisse choir son arme au sol, libère la femme et titube un instant de quelques pas en arrière. Oneko retire sa lame et rengaine.

« Si tu connaissais ce pouvoir, tu aurais su depuis le début que ton plan était voué à l’échec. Jamais Noctéumbra n’aura servi par deux fois tes desseins, au contraire de ce que tu avançais tout à l’heure en fanfaronnant. Mon épée ne tue que mes ennemis. »

Après s’être écarquillés, ses yeux se révulsent et, dans un ultime souffle, Adhim s’écroule au sol. La femme est saine et sauve, sans la moindre égratignure. Souhaitant sans conteste un peu de repos pour se remettre de ses émotions, elle rejoint rapidement sa yourte et s’y abrite. Oneko tire sobrement sa révérence en prononçant ces derniers mots :

« Mon village est vengé et ce que le précédent possesseur de Noctéumbra m’avait demandé pour le lancement de ma carrière de tueur à gages a enfin été mené à bien… Vengeance exécutée et contrat rempli ! »

Il se tourne enfin vers la bâtisse de laquelle sortent ses compagnons. Voyant le bâtiment s’effondrer, il s’approche d’eux, amusé, alors que J’haze prend la parole.

« Je me demande ce qu’est devenu Oneko…
– Et bien, disons que je suis en meilleur état que cette ruine. Ça vous arrive souvent de détruire des bâtiments quand vous sortez de votre temple ? »

Tous se retournent pour apercevoir le jeune tueur à gages souriant et les yeux brillants. À quelques pas derrière lui, le cadavre meurtri d’Adhim repose sur le sable rougi de son sang. Autour de nous, hommes et femmes chuchotent avec entrain tel des conspirationnistes prêt à faire tomber la tête d’un gouvernement. L’attention générale est tournée vers la scène, faisant la navette entre Oneko et Elias, le fils de l’ancien chef dont la dépouille attire déjà l’appétit des charognards. Quelques vautours volent haut au-dessus de nous, espérant sans doute que nous quittions ce qui pourrait devenir pour eux un remarquable festin.

Le dénommé Elias, sentant les regards peser sur lui, s’avance lentement vers Oneko qui en réponse relâche son sourire et commence à dégainer son cimeterre. Il s’arrête à quelques pas du combattant des ténèbres et prend la parole à l’intention des hommes et des femmes qui nous entourent.

« Mes amis, mes frères, mes sœurs. Durant près de douze ans, nous avons vécu comme des bandits, pilleurs, tueurs et trafiquants. Mais est-ce vraiment ce que nous sommes ? Non ! Avant que mon père ne devienne responsable de notre petite communauté, nous étions des marchands respectables. Le pouvoir lui est monté à la tête et petit à petit il s’est laissé corrompre par sa soif de richesse toujours plus grande. Il a su s’entourer des plus fidèles. Il a su instaurer la peur et la soumission dans nos cœur. Et pourtant, plusieurs d’entre vous, moi y compris, espérions le destituer de son trône ! Aujourd’hui, comme bien d’autres fois, il a voulu jouer au plus fin avec plus fort que lui. Et il a perdu ! Comble d’ironie, il a été vaincu par cet homme, ce tueur à gages qu’il pensait sous son contrôle, Oneko, celui qui, onze ans auparavant, avait déjà mis de sérieux bâtons dans les roues de ses plans détestables ! Aujourd’hui, Oneko et ces personnes, habitants du temple que mon père convoitait, ont mis fin à son règne dictatorial. Mon père n’est plus et ses plus fidèles servants non plus ! Nous n’avons plus rien à craindre et il est temps pour nous de quitter la vie de brigands et de reprendre celle qui nous a été volée il y a douze ans, celle de marchands !
« Oneko, monsieur le gardien, amis du gardien : au nom de tous les marchands ici présents et de leur famille, je vous remercie de nous avoir libéré de ce criminel qui se disait notre chef et qui pensait être encore mon père. »

Elias termine sa tirade en offrant une révérence de politesse au combattant des ténèbres, puis aux habitants des Arts. Un par un, les autres marchands viennent remercier le jeune homme de les avoir libérés du joug tyrannique d’Adhim. Certains parmi ceux au passé le moins glorieux s’entretiennent avec J’haze, souhaitant connaître le destin qui sera le leur vis-à-vis de la justice. Le gardien leur répond qu’en l’absence de preuve de leur culpabilité et qu’au vu de leur actuelle bonne volonté, il ne lui coûte rien de leur laisser leur chance. Souhaitant les rassurer sur leur sort, J’haze conclut ainsi :

« Innocents tant que votre culpabilité ne pourra être prouvée. »

Une fois le calme retombé, les marchands invitèrent les compagnons à festoyer à leur côté et à assister à l’élection d’un nouveau chef. Les habitants des Arts déclinèrent cette proposition, souhaitant rentrer au palais au plus tôt. Oneko prit la décision de les accompagner, ayant dans l’intention de renouer les liens avec Ortalia, la muse trésorière, muse de la joaillerie et dernière survivante, avec le jeune homme, du massacre qui avait jadis ébranlé le petit village de Khäatyn. Durant le voyage de retour, Oneko accepta l’offre du gardien de s’installer au Temple des Arts et de partager avec lui le rôle de protecteur du palais. Et finalement, il finit par confier à ses nouveaux compagnons la façon dont il s’était débarrassé de celui qui avait fait l’objet de sa vengeance depuis plus de onze ans.

Le midi même, Oneko partagea le repas des habitants des Arts et fut applaudi, félicité, encensé et chanté maintes et maintes fois. Il se lia très vite d’amitié avec les guerriers-poèmes, l’expérience d’un combat à leur côté ayant été bénéfique à cela. Il put renouer avec Ortalia et comprit comment elle avait découvert les tombes de son père et de tous les autres en retournant à Khäatyn onze ans auparavant à la suite de son apprentissage et en l’absence de nouvelles. Elle le remercia longuement d’avoir vengé leur village commun. La journée se poursuivit dans la fête et l’allégresse. Oneko avait trouvé une nouvelle famille, une nouvelle vie. Le Temple des Arts et ses habitants avaient obtenu un nouveau protecteur. Mais tout cela n’était que les prémices d’un avenir bien moins lumineux pour les gardiens du Temple des Arts.

J’hall Vorondil

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Commentaires:

  1. suzanne verdier

    J’ai vraiment beaucoup aimé et je t’encourage vivement à continuer dans cette direction. Tes chroniques sont de plus en plus captivantes. J’ai beaucoup aimé aussi de retrouver un méchant Jafar ou encore une petite référence avec la lame Noctéumbra qui n’a qu’un maître et où il faut tuer le maître pour en être possesseur, un peu comme la baguette de Sureau dans Harry Potter. 🙂
    Et puis c’est bien aussi de retrouver un lien avec le marchand d’esclave Galad qui étaient venu plein d’ “espoirs” faire un petit tour au temple.

    Voili voilou, pour les erreurs d’orthographes, je ne pense pas en avoir trouvé d’autre, mais j’en fait beaucoup aussi :-).
    Ah! il y a un autre truc qui me perturbe, parce qu’en fait, l’oasis est constitué de yourtes et de maisons ou seulement de yourtes. Parce que (peut-être j’ai mal lu) mais tu parles de yourtes et puis tout à coup ils effondrent la maison… mais c’est vrai qu’une yourte n’a pas de sous sol je pense 🙂

    Bon, c’est trois fois rien, je suis tatillonne et j’ai surement beuguée.
    bisous

    • Jhall

      Merci Suzanne! Je suis super content de lire ton commentaire, ça me fait un bien fou, c’est super encourageant! 😀 Je fais tout pour m’assurer que les chroniques suivantes soient encore mieux! Les chroniques sont de plus en plus liées. L’histoire principale va se faire plus claire au fur et à mesure. J’ai grand espoir que ça plaise! :3
      C’est vrai que Noctéumbra est investie du même genre de malédiction que la baguette de sureau! :p
      J’ai corrigé les fautes que tu m’as communiquée! Merci beaucoup! 😀 Comme ça tout est encore plus beau! :3
      Et donc, je t’ai déjà répondu en privé, mais pour ceux qui lirai ce commentaire, je le précise ici aussi. La maison est en réalité une ruine abandonnée au bord de l’oasis. Les marchands ont installé leurs yourtes près de l’oasis et de la ruine. Ils ne font que profiter de cet abri supplémentaire. 🙂

      Voilou, bisous à toi aussi Suzanne! ^^