Le Poème Forgé : L’appel de l’épée

Au Temple des Arts, la vie est paisible… Du moins, la plupart du temps. Et lorsque ce calme engrenage se dérègle, il arrive que des êtres incroyables fassent entendre leur voix…

Le Poème Forgé : L’appel de l’épée

Le Poème Forgé est une œuvre matérialisée sous l’influence du pouvoir des rêves. Lorsque je l’ai composé, en ma qualité de maître poète, je ne voyais dans celui-ci qu’une nouvelle création à ajouter au long recueil de mon existence. Pourtant, l’évidence était toute autre. J’avais donné naissance à des guerriers, des armes. A’kina, l’agile demoiselle aux dagues affûtées pouvant absorber la vie et le sang ennemi ; S’onej, le jeune archer capable de générer des flèches de glace à l’infini ; N’esel, l’épée originelle consolidant le lien avec les deux précédents êtres du Poème Forgé : ces trois entités étaient vouées à combattre.

J’ai déjà pu, par le passé, mettre en avant les capacités de la demoiselle vampire et du prince des glaces. Cependant, pour les plus attentifs d’entre vous, vous remarquerez que N’esel est restée quelque peu à l’écart dans cette histoire. N’est-il pas étonnant que S’onej et A’kina possèdent autant de pouvoirs formidables, mais que la lame lyrique continue de nous bercer de son silence ? Il faut avouer que, durant un certain temps, même nous, J’haze, J’huly et moi-même, ne savions pas tout à propos de notre création… Et il se pourrait bien qu’une grande part des capacités détenues par le Poème Forgé nous échappe encore !

Quoi qu’il en soit, et vous l’aurez deviné, cette chronique va s’intéresser à N’esel. Ce fut par ailleurs une journée riche en péripéties ! J’aurais pu vous conter une autre aventure durant laquelle J’haze usa de ce pouvoir, mais le jour de sa découverte est sûrement bien plus passionnant à narrer !

Tout commence un matin. J’haze avait prévu un entraînement rigoureux, aussi bien à destination du Poème Forgé que d’Oneko, le combattant des ténèbres. Ce dernier s’était proposé pour participer à la préparation des vivres nécessaires pour les repas que prendront ces guerriers. Ils avaient en effet choisi de passer la journée entière au dojo du Temple afin de reprendre l’entraînement dès que possible après le repas. C’est donc dans les cuisines des Arts que commence notre récit, alors qu’Oneko et moi-même étions venus nous approvisionner pour cette journée particulière…

« Bien ! Ici, nous devrions pouvoir rassembler ce dont nous avons besoin ! Mais avant cela, Oneko, il faut trouver les muses qui œuvrent en ce lieu. Je ne les vois pas…
– Tu n’es pas censé ressentir la présence des personnes qui sont dans le temple ?
– Je n’en ai connaissance qu’à leur arrivée. Je deviendrais fou si je savais localiser chacun et chacune à tout instant.
– Tu l’es peut-être déjà !
– Ahah, fais attention à ce que tu racontes : je pourrais inciter J’haze à être un peu moins amical que prévu tout à l’heure !
– Très amusant ! Bon, laisse-moi admirer cet endroit, ensuite je t’aide à trouver les muses.
– Oh, Oneko… Nous n’avons pas que ça à faire… »

J’ai beau parler, Oneko reste ébahi face au spectacle qui l’entoure. La salle dans laquelle nous nous situons est une des plus étonnantes du palais. Elle allie diverses technologies de notre monde et des autres. La magie est substituée aux énergies que requièrent les différents appareils ici présents.

Au centre de la pièce se dressent des fours surmontés d’un ensemble de plaques de cuisson. Ils encerclent un pilier de métal grillagé qui aspire, telle une hotte, les vapeurs et les fumées. Le tout est acheminé jusqu’à un toit-terrasse. J’huly y entretient une extension d’Yraliss constitué de plantes voraces en gaz. Cela permet à l’air de se renouveler rapidement et d’éviter aux émanations ressortant de la cuisine d’aller polluer l’atmosphère extérieure.

Nous voyons également autour de nous des âtres de cheminée accueillant des marmites et autres chaudrons. Derrière une verrière se tient un nécessaire à barbecue, ainsi placé pour mieux canaliser les fumées qui y sont produites. Un immense plan de travail est accolé à l’un des murs. Il est recouvert de nombreux ustensiles ainsi que d’ingrédients divers comme des épices, de l’ail, de l’échalote, des saladiers de fleurs comestibles. Au-dessus, des placards surélevés sont remplis de vaisselle en tout genre.

« Oneko, si les muses que nous cherchons ne sont pas en cuisine, il nous faut les trouver ailleurs… »

Je tourne subitement mon regard vers un coin de la pièce. Alors que je fais ma remarque à Oneko quant à l’absence des demoiselles, la porte qui s’y trouve et qui mène à la chambre froide s’ouvre. Deux jeunes femmes en sorte. Il s’agit d’Himbeere, la muse de la cuisine, et de Völlerei, celle de la gastronomie.

Himbeere et Völlerei sont jumelles. Quand elles sont arrivées au Temple des Arts, elles ont fait valoir leurs formidables capacités artistiques en préparations culinaires. Le problème était, bien évidemment, qu’elles ne pouvaient porter le même titre. Or, elles sont aussi douées l’une que l’autre. Je ne me voyais pas nommer l’une muse de la cuisine et m’excuser auprès de la seconde en lui annonçant que le “poste était déjà pris”… D’autant qu’il était impensable de séparer ces deux sœurs qui font encore aujourd’hui preuve d’une complicité à toute épreuve. Le second titre de muse de la gastronomie est donc un simple subterfuge pour les introniser toutes les deux au sein du Temple des Arts, en leur permettant de représenter la même discipline.

Les muses jumelles sont comme toujours de parfaits miroirs l’une de l’autre. Elles ont toutes deux leurs cheveux noirs noués en une courte natte et sont habillées d’une robe blanche légèrement bouffante qui contraste avec leur peau au teint hâlé. Alors que Himbeere a une ligne de dentelle qui parcourt son vêtement de la hanche à l’épaule gauche, chez Völlerei ce petit détail apparaît à droite. De plus, Himbeere a une rose rouge accrochée au-dessus de son sein droit, tandis que cette fleur surplombe la poitrine de Völlerei de l’autre côté. Cela dit, elles passent une grande partie de la journée avec une veste adaptée à leur emploi du temps. Je conclus donc à leur habillement actuel qu’elles ont fini de préparer les plats prévus pour le soir même. Sans doute viennent-elles de les entreposer dans leur chambre froide. Nous verrons bien ! Commençons par leur faire remarquer notre présence.

« Ah, voici nos merveilleuses cuisinières !
– Oh ! J’hall !
– Et Oneko !
– Qu’est-ce qui nous vaut votre visite ?
– Dans notre belle cuisine ? »

Voilà un détail que j’apprécie chez elles  : elles se complètent jusque dans leurs paroles.

« Je suis venu récupérer de quoi nous sustenter durant la journée. J’emmène Oneko et le Poème Forgé s’entraîner dans le dojo.
– Oh ! Et bien, attends un tout petit instant.
– On va te remplir un plat à emporter.
– Avec une poêlée de légume.
– Et un peu de poulet.
– Et un autre avec du poisson.
– Et des pommes de terre.
– Et un pichet d’eau, tout de même.
– Oh, et un avec du jus de fruit maison.
– Une nouvelle recette ! »

Je me suis encore fait avoir. Himbeere et Völlerei s’emportent facilement. Elles ont toujours été très expressives. Mais, si je ne les arrête pas, nous serons encore là dans plusieurs heures !

« Oulà, mesdemoiselles ! Calmez-vous ! J’apprécie énormément votre enthousiasme, mais je ne réussirai bientôt plus à vous suivre !
– Oups !
– Ah oui désolé !
– Bon, nous vous laissons toutes les deux préparer le nécessaire. Nous rejoignons l’autre cuisine pour compléter notre petit repas.
– Tu vas surtout en profiter pour piquer des bonbons !
– Et des viennoiseries !
– Ahahah, vous me connaissez trop bien ! On se revoit tout à l’heure.
– Aucun problème !
– On vous attend !
– Oneko et toi ! »

Nous nous dirigeons donc vers notre seconde destination. Nous traversons une pièce dodécagonale que nous avions déjà rencontrée en venant ici. Trois portes s’y trouvent permettant au mieux de desservir chaque zone du Temple. Elles s’alternent avec des arches elles-mêmes au nombre de trois, qui tiennent lieu d’entrées aux salles formant les cuisines des Arts. Entre chaque ouverture, sur les dernières faces du dodécagone, des tableaux représentant les arts culinaires sont accrochés.

Nous pénétrons dans la pâtisserie-boulangerie du palais. Celle-ci reprend en grande partie l’agencement de la précédente cuisine. On y retrouve principalement les fours autour du pilier-hotte, le plan de travail et ses placards ainsi que la chambre froide. En revanche, l’espace restant est ici remplacé par trois grands fours à pain en pierre. C’est dans cette salle que sont préparés tous les pains, les gâteaux, les viennoiseries, les glaces, les sucreries et bien d’autres friandises pour accompagner les repas ou les terminer, voir même pour combler un petit creux dans la journée. J’avoue y passer régulièrement… Comment résister lorsque l’on est accueilli par les si douces odeurs du pain chaud et du chocolat fondu et par la jeune Yolaine, muse de la pâtisserie ?

Yolaine est une des rares muses à ne pas revêtir de robe à longueur de temps. Une chemise blanche en flanelle au quadrillage bleu déboutonnée vient couvrir ses épaules et un t-shirt lilial au col légèrement échancré. Ses cheveux roux cascadent jusqu’à la base de son cou. Son visage d’albâtre est rehaussé d’une paire de lunettes rouge aux bords arrondis. Elle porte un pantalon en toile noire et des baskets de cuisine. Yolaine est une jeune fille passionnée, principalement par la pâtisserie, et une experte pour affamer les plus gourmands. Ses préparations ne font généralement pas long feu. Et elle fait toujours preuve d’une joie de vivre hors du commun. D’ailleurs, à peine nous a-t-elle vu entrer qu’elle nous salue d’un sourire rayonnant avant de nous interpeller !

« Mes gourmands préférés ! Alors, laissez-moi deviner. J’hall, tu viens refaire ta réserve de bonbons. Et toi Oneko, tu en avais assez de te contenter de ce que je sors des cuisines et tu as choisi t’approvisionner directement sur place. J’ai raison ?
– Ahah, la gourmandise transparaît-elle à ce point sur nos visages ? Je ne peux que te donner raison, mais nous te rendons avant tout visite tout pour constituer un plateau-repas pour l’entraînement que j’ai prévu d’offrir à Oneko et au Poème Forgé.
– Oh, d’accord ! Qu’est-ce qu’il vous faut ?
– Principalement du pain et quelques déserts. Si tu pouvais nous faire une petite sélection, ce serait formidable.
– Aucun problème ! Je vous prépare ça. Vous avez déjà commandé des plats auprès des jumelles ?
– Oui, oui, ne t’en fais pas.
– Ok, d’accord ! Je vous propose donc du pain complet, de la brioche, des muffins, du cake, des chouquettes, des beignets…
– Ahah, n’en mets pas de trop, sinon nous terminerons l’entraînement à roupiller et à digérer !
– Ah, oui désolé ! Je te dépose tout ça dans un petit panier dans ce cas. Ce sera bientôt prêt.
– Très bien, nous allons chercher de quoi transporter nos plats et nous revenons ! »

Yolaine s’éloigne au fond de la cuisine pour commencer à rassembler ce qu’elle nous a promis. Je me tourne vers Oneko.

« Bon, maintenant, nous n’avons plus qu’à aller chercher un chariot dans la troisième salle, qui sert de stockage, et nous pourrons nous rendre au dojo ! »

Ah… qu’il est calme et paisible de vivre au Temple des Arts. Une fois les vivres chargés sur un chariot à lévitation, nous nous étions mis en route pour rejoindre notre destination. Mais vous vous en doutez, si je vous narre cette histoire, c’est que rien ne s’est passé comme prévu…

Je devise tranquillement avec Oneko tout en poussant le chariot. Celui-ci me conte l’une de ses missions en tant que tueur à gages durant laquelle il était en compétition avec un chasseur de primes pour obtenir la tête du même scélérat. Celui-ci avait bien failli leur échapper tandis qu’ils se disputaient la paternité de cette opération. Ils avaient finalement fait équipe pour mettre un terme à cette comédie. Cependant, alors qu’Oneko s’apprêtait à m’expliquer comment ils s’étaient arrangés pour partager les honneurs de cette réussite, un événement que je n’avais pas prévu survint !

« Coucou !
– Aaaahhhh ! »

Non, vraiment, il est beaucoup trop facile de me surprendre… Alors qu’Oneko rit de ma frayeur enfantine, je reprends contenance et tourne mon regard vers les deux jeunes femmes qui m’ont fait sursauter. Il y a Sylcère, muse de la guerre et sa consœur Nakano, muse des arts martiaux. Elles sont vite devenues bonnes amies à leur rencontre en découvrant leur passion commune pour les combats. La première est, comme souvent, vêtue d’habits quelque peu militaires hérités de son passé de soldat, ainsi que son éternelle veste de cuir noir. Nakano en revanche porte un long kimono de soie rouge échancrée sur les côtés avec quelques arbres et fleurs imprimés. Celui-ci est, en accord avec son art de prédilection, adapté aux affrontements.

« Vous savez très bien toutes les deux que, contrairement à J’haze, je suis facilement…
– Effrayé ?
– Impressionnable ?
– Ahah, décidément, vous êtes en forme ! Vous n’aviez pas prévu de commencer une œuvre commune d’ailleurs ?
– Hum, oui, tout à fait. Mais nous avons appris, par S’onej et A’kina, que J’haze préparait un petit entraînement au combat. Alors, comme ce genre d’événement est assez rare, nous sommes venues participer !
– Oh, je vois ! Et bien, c’est avec plaisir que je vous invite à vous joindre à nous dans ce cas ! Vous êtes toujours les bienvenues et je… Tiens, pourquoi sont-ils là tous les deux ? »

J’aperçois au bout du couloir, A’kina et S’onej, ce dernier portant N’esel, courir vers nous. Ils ont un air sérieux, celui qu’ils ont généralement quand ils sont prêts à défendre le Temple des Arts. Je les apostrophe aussitôt qu’ils sont à portée de voix.

« S’onej, A’kina, qu’est-ce qu’il se passe ? Vous devriez nous attendre au dojo, pour quoi avoir couru jusqu’ici ? »

Ils sont arrivés à notre hauteur et semblent maintenant intrigués. Ils s’échangent un regard où transparaît l’incompréhension. Enfin, A’kina s’exprime.

« On a ressenti un appel magique, comme lorsque tu intervertis ta place avec J’haze. Nous avons pensé que tu nous avais convoqués et qu’il y avait un problème…
– Je ne comprends pas, j’ai gardé le contrôle de notre corps depuis que je vous ai quitté, J’haze n’avait pas prévu de paraître avant de regagner le dojo…
– Mais alors… Si ça ne vient pas de toi, d’où est parti cet appel magiiii… »

Avant qu’A’kina ait pu finir de poser sa question, un horrible tremblement secoue le palais. Nous tenons difficilement sur nos jambes. Oneko m’aide à maintenir nos provisions sur le chariot. Enfin, cela se calme… tout du moins en apparence. Je perçois un message du Temple des Arts.

« C’est bon, je comprends ! S’onej, A’kina, l’appel que vous avez ressenti venait du palais lui-même. Il est en danger, d’où la secousse que nous avons subie. Il devrait nous guider jusqu’à l’origine du problème dans quelques instants, le temps pour lui de consolider ses défenses. Il est évident que l’entraînement est reporté jusqu’à nouvel ordre. La protection du Temple des Arts passe avant tout. La chose qui s’en prend au palais doit être relativement puissante pour le déstabiliser ainsi. Je vais avoir besoin d’aide. Oneko et vous deux, vous m’accompagnez. S’onej, donne-moi N’esel. »

Tout en prononçant ces dernières paroles, je laisse la place à J’haze. La défense militaire est son domaine. Soudain, à nos côtés, une ouverture se dessine dans le mur. Elle devient de plus en plus réelle, jusqu’à former une arche suivie d’un escalier descendant loin sous le palais. J’haze est étonné.

« L’ennemi serait sous terre ? Quel genre de créature peut bien causer autant de soucis au Temple des Arts ?… Bon, peu importe pour le moment. Nous y allons et nous verrons bien une fois sur place. »

Alors que J’haze commencer à s’avancer vers l’ouverture, Nakano se place devant lui. Elle plonge son regard dans celui de l’artiste combattant avant de l’interroger.

« Et nous, que fait-on ?
– Toutes les deux, vous assurez la défense à la surface, il ne faut pas… »

La muse de la guerre nous interrompt soudainement.

« Je peux organiser la défense seule, Nakano semble vouloir vous accompagner.
– Sylcère, ne dis pas de bêtises. Nakano et toi, vous…
– Elle a raison, je vous accompagne ! »

J’haze tourne son regard vers Nakano, hésite un instant, puis acquiesce finalement.

« D’accord. Nous ne pouvons parler trop longuement à ce sujet. Le temps presse. Sylcère, préviens tous les habitants du danger potentiel.
– Aucun problème, je vais commencer par les muses cuisinières en leur ramenant le chariot et en profiter pour leur demander de se rassembler avec les autres.
– Bon, très bien. Compagnons, mettons-nous en route. »

Nous descendons l’escalier prudemment, mais d’un pas tout de même pressé. Il est creusé dans la roche. Même si c’est bien le palais qui nous a ouvert ce passage, je ne pense pas que nous soyons encore en son sein…

Arrivés au plus bas, nous débouchons dans une grande salle. Le plafond en voûte est soutenu par d’immenses colonnades et arches de pierres taillées. Des statues de près de trois mètres de haut égaient les lieux, la plupart s’étant écroulée au sol et brisée en de nombreux fragments. Elles représentent des elfes. Les tenues dans lesquelles ils ont été immortalisés ne sont plus en vogue dans leur société depuis plusieurs millénaires déjà… Une arche se tient au centre de la salle, comme si elle séparait deux espaces distincts alors qu’elle ne semble avoir qu’une utilité décorative. Enfin, une fresque colossale s’étend sur toute la longueur du mur qui nous fait face. Nakano exprime doucement ses pensées.

« Je ne savais pas qu’il y avait une telle salle sous le palais… »

J’haze, gardant le silence, s’approche de la fresque. Des bâtiments dans un ancien style elfique sont représentés. Certains semblent en ruine. Une forme incertaine est visible sous ces derniers et cherche à les déconstruire. Finalement, au centre est inscrit un mot dans le langage des elfes.

« Gulax. »

J’haze a prononcé ce nom presque solennellement, mais l’inquiétude et une peur légère s’en sont clairement ressenties. Oneko se tourne vers nous.

« Comment ?
– Nous ne sommes plus dans le Temple des Arts, mais dans ce que les anciens elfes ont baptisé une ruine vorace. Celle-ci porte le nom de Gulax.
– Et qu’est-ce que c’est exactement ?
– Je pense que ce n’est ni le lieu, ni l’instant, ni l’enjeu de parler de cela. Gardez seulement en mémoire que, tout comme notre palais, Gulax est une entité vivante et consciente, même s’il y a des limites d’un côté comme de l’autre.
– Et ce bruit, c’est… ?
– Le système immunitaire, suivez-moi ! Vite ! »

J’haze se précipite vers l’arche décorative au centre de la pièce. Au point le plus haut, un cristal bleu est enchâssé. Le gardien commence à prononcer des paroles en elfique. Il fait des pauses régulières avant de reprendre, mais rien ne se produit. Oneko intervient.

« Mais qu’est-ce que tu fais ?
– Je tente d’ouvrir le portail, mais les elfes ont tendance à utiliser des mots de passe saugrenus qui ne répondent qu’à leur seule logique. Difficile de trouver le bon !
– Parce que ça, c’est un portail ?
– Oui, et accessoirement, notre seule issue. »

Nakano nous interpelle soudain.

« Dépêchez-vous, il y a des araignées de pierre qui sortent de tous les coins de la pièce et qui viennent vers nous !
– Ce sont des crabes, pas des araignées ! »

La correction apportée par J’haze semble plus irriter nos compagnons qu’autre chose, car ceux-ci ne se laissent pas prier pour exprimer leurs pensées.

« Oui, mais ça, on s’en fou !
– Ok, désolé ! Cela dit, on se disputera plus tard ! Je vais utiliser les lignes d’onirisme pour forcer le portail. S’onej, j’aurais besoin que tu ralentisses ces bestioles !
– Et comment je fais ça ? Je ne peux pas tirer mes flèches dans toutes les directions en même temps !
– Alors, fais pleuvoir ta magie sur eux, telle une tempête de grêle ! Gèle, S’onej ! »

Cette incantation est bien pratique. Aussitôt les mots consacrés prononcés, voilà que S’onej s’envole sous sa forme de harfang des neiges. Il tourne autour de nous en criblant l’armée de crabes à l’aide d’une avalanche de plumes glacées. Ceux-ci reculent à chaque attaque avant de reprendre leur course effrénée. J’haze profite du temps qui lui est octroyé pour tracer une longue ligne d’onirisme. Le cristal bleu commence à luire légèrement, puis de plus en plus fort au fur et à mesure que la ligne s’agrandit. Soudain, le cristal devient éblouissant, s’illuminant d’un blanc éclatant !

« Dépêchez-vous de traverser pendant que le portail est ouvert ! S’onej, tu peux revenir ! Ces crabes ne pourront pas nous suivre ! Vite ! »

En quelques instants, Nakano, A’kina et S’onej traversent le portail, bientôt suivi de J’haze, N’esel en main. Nous nous retrouvons dans une bien plus petite pièce. Celle-ci est ronde d’un diamètre de deux mètres environ. Face à nous, trois couloirs en partent, l’un à droite, un autre devant nous et le dernier à gauche. Celui du centre est cependant bouché, un éboulis l’ayant semble-t-il condamné. Derrière nous, proche du mur sans y être accolé, se trouve une arche similaire à celle que nous avons traversée l’instant d’avant. Le cristal bleu est inactif. Aucun crabe de pierre ne nous a suivis, ce qui confirme ce que nous espérions, à savoir que ce portail interdit à ces petites bébêtes de l’emprunter. Oneko nous sort de notre rêverie.

« Bon, J’haze, tu nous expliques où on est ?
– Euh… ah, oui ! En effet ! Donc, comme je le disais devant la fresque, nous sommes à l’intérieur d’une ruine vorace nommée Gulax. Son origine remonte à un long moment maintenant.
« Il y a plusieurs millénaires de cela, avant même notre naissance, les mistriens avaient mis au point une technologie révolutionnaire. Ils avaient façonné de nombreuses structures similaires à celle-ci. Elles portaient la sobre appellation de débâtisseur. Les elfes s’en servaient afin de déconstruire les maisons et autres édifices en piteux états. Tous les matériaux récupérés étaient recyclés et entreposés dans les différentes pièces du débâtisseur. Je pense d’ailleurs que nous allons devoir en traverser quelques-unes.
« Malheureusement, l’époque pendant laquelle ces machines de pierre étaient utilisées ne dura pas plus d’un siècle. Plus le temps passait, plus les incidents se faisaient nombreux. Ces inventions semblaient devenir parfois incontrôlables et s’attaquaient à des bâtiments tout juste construits, à des arbres ou encore à des êtres de chair et de sang. Les elfes ont bien vite pris la décision de mettre un terme à l’exploitation de cette ressource. Ils ont placé hors services tous les débâtisseurs possibles avant d’effectuer un recensement. Il s’est avéré qu’il en manquait cinq à l’appel. Certains incidents nouveaux arrivaient occasionnellement aux oreilles des mistriens, mais ils ne réussirent pas à mettre la main sur les fuyards. Ils surnommèrent ces débâtisseurs détraqués et destructeurs les “ruines voraces”.
« Le temps a passé depuis. L’une d’entre elles fut retrouvée par les elfes eux-mêmes en plein cœur de Mistriam, totalement inactive. Était-ce un oubli ou est-ce que ce débâtisseur est venu, en quelque sorte, mourir ici ? Personne ne le sait. Deux autres furent réduites à néant par les haut-commandeurs alors qu’ils se… promenaient. Et, une dernière fut mise hors d’état de nuire par les mistriens après un long carnage au sud du royaume. La ruine vorace à l’origine de celui-ci avait englouti plus d’une quinzaine de villages avec leurs habitants. Des créatures mutantes et des morts-vivants avaient été retrouvés en elle. Ce qui, à mon avis, ne présage rien de bon pour nous.
« Quoi qu’il en soit, nous voici sans conteste à l’intérieur de l’ultime ruine vorace encore en liberté : Gulax. Celle-ci tente d’absorber le Temple des Arts et tous ceux qui y vivent.
– Et comment fait-on pour la détruire ?
– Nous avons eu, peu avant notre intronisation en tant que gardien, une discussion au sujet des débâtisseurs avec le Seigneur Lô. C’est d’ailleurs lui qui nous a entretenus de tout ce que je viens de vous expliquer. Il nous disait que le seul moyen de mettre un terme aux activités dévastatrices d’une ruine vorace était de se rendre au centre de la structure pour y briser le cœur. Il s’agirait, apparemment, d’un cristal rouge de grande taille qui donne l’énergie nécessaire au débâtisseur pour fonctionner.
– Ok, donc on cherche le cristal, on le détruit et on rentre pour le déjeuner, c’est ça ?
– Si nous revenons vivant, ce sera déjà un bel exploit, peu importe l’heure. »

J’haze observe ses compagnons. Tous semblent maintenant attentifs et conservent le silence. Ils attendent apparemment les ordres du gardien pour connaître la marche à suivre.

« Bon, la logique voudrait que l’on prenne le couloir central, mais il est bouché. Nous allons donc devoir contourner. Allez, suivez-moi. »

J’haze emprunte le passage de droite où des sculptures abstraites usées par le temps décorent les murs. Moins d’une minute nous suffit pour atteindre l’extrémité de ce couloir incurvé. Nous découvrons une nouvelle salle d’une grande superficie où une prodigieuse quantité de bois est entreposée. Il y en a de toutes sortes : du bois de chêne, du bois de bouleau, de bois de peuplier, du bois de cerisier, du bois mangé aux mites, du bois pourri… Une ouverture au plafond laisse comprendre que ceux-ci sont acheminés jusqu’ici. Nakano s’interroge.

« Où sommes-nous arrivés ?
– Hum… en toute logique, nous sommes dans une salle de recyclage. Il y a, selon mes souvenirs, trois grandes pièces comme celle-ci qui encercle le débâtisseur. Celle du bois, où nous nous trouvons, ainsi que celles de la pierre et du métal de construction. Il y en a aussi de plus petites pour les éléments en quantité moins importante, comme les roches précieuses, les métaux rares, l’argile et bien d’autres. Normalement, nous devrions pouvoir rejoindre le centre de la structure à partir d’ici, donc inutile de parcourir tous les lieux de stockage. Il y a une ouverture par là, suivez-moi. »

L’artiste combattant ouvre la marche. Il se dirige vers une nouvelle arche menant au centre de la ruine vorace, en espérant que le couloir ne sera pas de nouveau condamné. Soudain, un hideux bruit de succion se fait entendre sur notre droite. J’haze, commence à tourner son regard vers l’origine du son et perçoit du coin de l’œil un projectile en pleine course dans notre direction. D’un geste vif, il l’intercepte à l’aide de la lame de N’esel. Celui-ci, apparemment composé de sang, éclate à l’impact et des traînées du liquide rouge s’écrasent partout alentour ainsi que sur la jambe du pantalon d’entraînement que nous avions revêtu pour la journée. À cet endroit, le tissu est rongé comme par de l’acide et une légère brûlure se fait ressentir.

J’haze lève les yeux vers notre agresseur et découvre une abomination élémentaire humanoïde entièrement constituée de sang. Elle paraît attendre notre réaction. Alors que nous réfléchissons à la manière d’agir, une deuxième forme sort du sol et se dresse à nos côtés. Celle-ci est entièrement aqueuse et tente de nous happer avec un semblant de bras droit. J’haze effectue un rapide saut en arrière pour l’esquiver, mais la créature réussit à nous toucher. Aussitôt, une intense brûlure nous assaille. De rage, J’haze abat N’esel sur l’élémentaire d’eau et le tranche en deux avant de propulser une lame d’air vers l’abomination de sang. Enfin, il pose un genou à terre, lâche N’esel et se tient le bras gauche où la chair est maintenant à vif.

Les puissantes attaques qu’ont subies ces élémentaires ne semblent pas les avoir freinés bien longtemps : ils se reconstituent aussitôt que J’haze se retrouve désarmé. Oneko surgit brusquement derrière la créature d’eau alors que celle-ci s’apprête de nouveau à s’en prendre à l’artiste combattant. Il abat Noctéumbra sur l’ombre de l’esprit aqueux qui se fait trancher de l’intérieur, mais avant que le corps de la bête ait fini d’éclater, celle-ci s’est déjà reformée. Elle se retourne vers le combattant des ténèbres et essai de le frapper de son bras droit. Nakano s’écrit :

« Oneko, éloigne-toi ! Reviens ici, tu ne peux rien faire contre cette bête ! »

Une flèche de glace vient soudainement heurter le bras de la créature le faisant geler instantanément et se fractionne en mille petits glaçons. L’élémentaire tourne sa tête sans visage vers S’onej et laisse échapper un borborygme de colère à son encontre avant de recevoir un second trait de la part de l’archer. La tête éclate à son tour.

Pendant ce temps, le second élémentaire, voyant que le gardien est maintenant à terre, projette de nouveaux pics de sang en sa direction. A’kina s’interpose et bloque les projectiles avec ses dagues d’ébène. Celles-ci absorbent le liquide rouge, jouant ainsi leur rôle de crocs de vampire. Prenant conscience de cela, A’kina s’élance vers la créature, interceptant toutes ses attaques. Une fois suffisamment proche, elle tranche ce qui semble être des bras, puis plante ses lames dans le corps de son ennemi. Celui-ci se fractionne, de nombreuses sphères de sang sont expulsées à l’opposé d’A’kina, comme s’ils étaient repoussés par un anti-aimant. Une à une, les flaques qui se sont formées entrent en lévitation et sont projetées vers la demoiselle vampire. Elle les intercepte de plus en plus difficilement lorsque, soudain, la créature se reconstitue presque entièrement dans son dos. Son bras prend la forme d’un pieu et s’apprête à la transpercer. Comprenant le danger, J’haze s’exclame sans attendre :

« Saigne, A’kina ! »

Aussitôt, la demoiselle vampire change d’apparence pour devenir un katana écarlate. Son adversaire plonge son bras dans le nuage de vapeur brûlante dégagé lors de la transformation. Quand celle-ci se termine, A’kina est maintenant plantée dans l’élémentaire, sous sa seconde forme. Un instant éberluée, la créature émet finalement un borborygme violent tout en se faisant absorber par la lame de sang.

À côté de cela, le prince des glaces voit l’élémentaire d’eau se reformer rapidement. Nakano s’approche du jeune archer et lui demande :

« Tu ne pourrais pas le geler entièrement ?
– Je n’aurais pas le temps, il reprend corps bien trop vite. Il faudrait que je puisse le toucher de partout en même temps.
– Et avec ta forme de chouette, ce n’est pas possible ?
– Je… Oui ! J’haze, j’ai besoin de changer de forme et je n’ai pas le temps de me concentrer, aide-moi ! »

J’haze tourne son regard vers S’onej qui projette une nouvelle flèche vers l’élémentaire d’eau afin de gagner encore un peu de temps. L’artiste combattant comprend vite là où le guerrier-poème souhaite en venir et s’écrit :

« Gèle, S’onej ! »

Aussitôt, une brume blanche environne le prince des glaces. S’onej, le harfang gelé en ressort et se place en vol stationnaire au-dessus de l’élémentaire. Il laisse pleuvoir des centaines de plumes de glace. La créature se solidifie au fur et à mesure avant de finalement exploser dans son entier. Un cristal rouge choit au sol. S’onej reprend forme. Le calme retombe.

J’haze s’approche fébrilement de la gemme et la saisit. Nakano vient aux côtés du gardien et déchire le bas de son kimono pour lui en faire un bandage avant de lui dire :

« Quand on sera rentré, n’attends pas pour te rendre à l’infirmerie, tu en auras besoin.
– Ne t’en fais pas pour moi, ça va aller… Pour l’instant, c’est cette chose qui m’inquiète.
– Ce cristal ? Qu’est-ce que c’est ?
– Il semblerait que ce soit le fragment d’une pierre plus grande. Ce qui ne figure rien de bon… Il doit y en avoir un autre pour l’élémentaire de sang. A’kina pourrais-tu… A’kina ? Où est-elle ? »

Alors que nous regardons alentours, intrigués de ne pas la voir, S’onej intervient.

« Elle est derrière ce tas de bois. Je crois que l’excès de sang qu’elle a dû absorber lui a un peu retourné l’estomac… »

En effet, la demoiselle vampire se montre enfin, un air de dégoût sur le visage, tout en essuyant sa bouche avec sa manche. Elle déclare enfin :

« Bon, ça va, arrêtez de me regarder, c’est extrêmement gênant… »

Elle s’approche de l’endroit où elle a vaincu son adversaire et s’accroupit pour ramasser la seconde gemme. Elle se relève, se tourne vers J’haze et annonce :

« Le voilà ton cristal. Qu’est-ce que j’en fais ?
– Donne-le moi, que je puisse le ranger dans ma sacoche de ceinture avec l’autre. Ça ira pour toi ?
– Oui, ne t’inquiète pas… Tiens. »

A’kina tend la gemme rouge à J’haze qui la met immédiatement en sécurité. Oneko s’approche et l’interroge.

« C’était quoi ces trucs ? Et qu’est-ce que ces cailloux viennent faire dans cette histoire ?
– Tu n’as pas une idée sur le sujet ?
– Et bien… tu nous as parlé d’un cristal rouge qui servirait de cœur à la ruine vorace. Et comme tu as conclu à l’instant que ces petites gemmes étaient des fragments d’un plus grand ensemble, je suppose qu’ils ont été extrait du cœur lui-même.
– C’est aussi mon avis. À vrai dire, je pense que ces élémentaires ne sont pas apparus d’eux-mêmes. Gulax a dû, d’une façon ou d’une autre, les créer et utiliser une partie de son cœur pour leur donner vie. Normalement, tous les déchets qui ne sont pas censés être pris en charge par les différentes salles de recyclage sont envoyés dans un immense dépôt à l’étage inférieur. Cependant, je suppose qu’à force d’absorber tout et n’importe quoi, Gulax a accumulé une trop grande quantité d’éléments qu’elle ne sait pas traiter, mais elle a tout de même essayé. Nous risquons de rencontrer bien d’autres créatures de ce genre si nous nous éternisons ici. Remettons-nous en marche et pressons le pas. »

Nous reprenons notre cheminement. J’haze est en tête, son bras hurlant de douleur. Si un nouvel ennemi apparaît, il faudra faire sans. S’onej et A’kina suivent juste derrière. A’kina a encore une intense nausée, aussi est-elle soutenue par son frère pour mieux avancer. Enfin, Oneko et Nakano sont en arrière, à l’affût d’un éventuel danger.

Nous arrivons à une intersection. Notre choix se tourne sans attendre vers le couloir qui nous fait face. Cela nous laisse tout de même le temps de voir dans les pièces latérales, un petit monticule d’or et un amas de verre pilé. Nous poursuivons notre route jusqu’à un second croisement, mais cette fois nous ne pouvons aller qu’à droite ou à gauche. S’onej s’inquiète :

« Ce n’est quand même pas un labyrinthe ?
– Oh non, ne t’en fais pas. C’est juste qu’il n’y a qu’une seule entrée à la salle centrale. Que nous prenions une direction ou une autre, le résultat sera le même. Allons vers la droite, en espérant que ce soit le chemin le plus court. »

Quelques pas plus loin, par chance, nous atteignons effectivement l’arche tant espérée. Nous pénétrons donc dans la pièce centrale du débâtisseur. Celle-ci est circulaire et assez sobre. Au milieu trône un piédestal. Un ciboire de pierre y est incrusté. À l’opposé de l’entrée, le mur est bombé vers l’intérieur de la pièce et une porte barre le chemin vers la salle principale, sans doute à l’étage. La paroi à notre droite est ornée de textes elfiques. J’haze déclare :

« Ah ! La fameuse salle de l’énigme !
– Comment ? »

En attendant la voix d’Oneko, J’haze se tourne vers ses compagnons.

« Parmi tous les secrets dont m’a entretenu le Seigneur Lô au sujet de ces débâtisseurs, il y avait l’existence de cette salle. Son concept est simple : il faut résoudre une énigme pour pouvoir rejoindre la salle principale.
– Quoi, c’est tout ?
– Oh, ils ont un peu pimenté la chose. C’est facile à comprendre : la solution du problème est aussi l’offrande que nous devons déposer dans le réceptacle central à l’attention de Gulax. Espérons que nous aurons quelque chose qui correspondra. Si notre don concorde avec la réponse, alors nous obtiendrons la clé pour ouvrir la porte au fond de cette pièce. Si nous échouons, un gaz létal emplira l’ensemble de la ruine vorace et nous mourrons.
– Ah oui… c’est… radical.
– Voyons voir cette énigme. Autant se dépêcher de la résoudre. Nous sommes pressés, je vous le rappelle. Donc… »

Nous n’aimons pas l’avoir serré et préférons l’avoir léger.
L’on aime l’offrir tout en le gardant pour nous.
Quand il est brisé, il reste intact.
Il peut être blessé sans saigner.
Offrez-le-nous brisé…

Oneko, Nakano, S’onej et A’kina s’échangent des regards. Ils semblent attendre que l’un d’eux ait soudain l’idée lumineuse et résolve l’énigme. Finalement, leurs yeux se tournent vers J’haze. Celui-ci reprend la parole.

« Non, vraiment ? Aucun de vous n’a trouvé la réponse ?
– Parce que toi tu l’as peut-être ?
– Évidemment ! Ce n’est pas compliqué enfin ! Regardez. »

J’haze s’approche du piédestal. Il sort les cristaux rouges recueillis sur les élémentaires et les dépose dans le ciboire. Aussitôt, le réceptacle s’enfonce dans la roche. L’instant d’après, alors que nos compagnons retiennent leur souffle, un présentoir apparaît. Il y a une clé en argent à sa surface. J’haze s’en empare et rejoins la porte tout en parlant.

« Vous voyez, c’était facile !
– Euh… on peut avoir une explication au moins ?
– Ah non, vous cherchez ! De toute façon, vous ne risquez plus rien de ce côté, alors vous donner la réponse ne mènerait à rien. Au pire, si vous n’avez toujours pas trouvé quand nous repartirons d’ici, je vous donnerai volontiers quelques indices supplémentaires. »

J’haze glisse la clé dans la serrure qui lui est destinée. Enfin, la porte s’ouvre. À la suite de celle-ci, un escalier exigu nous attend. Il mène à l’étage supérieur. Nous nous apprêtons à l’emprunter lorsqu’un lourd fracas retentit derrière nous. Nous nous retournons vivement pour découvrir une créature cauchemardesque. Un assemblage d’ossements, animés d’une vie propre, se dresse devant nous. Il a l’apparence d’un arachnide avec un torse humanoïde greffé au-dessus, un peu comme les centaures. Il avance doucement et semble nous jauger. J’haze s’exclame :

« Mais c’est pas vrai, pas maintenant ! »

Nakano plante son regard dans celui de J’haze et s’écrie :

« Dépêchez-vous de monter ! Oneko et moi retiendrons cette créature.
– Mais…
– Il n’y a pas de « mais » ! Vous allez détruire ce cristal et vite ! Le Temple des Arts est en danger, on a déjà perdu assez de temps comme ça ! Si vous vous pressez, vous pourrez toujours nous aider à balayer les restes d’ossements quand on aura battu cette araignée !
– Je vous laisse tout de même le Poème Forgé, il…
– Non, vous vous y rendez ensemble ! S’il y a un ennemi à l’étage, il vaut mieux que tu puisses te défendre. Assez discuter, on perd du temps ! Grouillez-vous !
– Et comment allez-vous faire pour combattre sans lumière ? Sans moi, vous vous retrouvez dans le noir ! »

Oneko se tourne vers nous.

« Je te rappelle que je suis nyctalope…
– Bon, d’accord pour toi, mais ce n’est pas le cas de Nakano ! »

Celle-ci nous offre un sourire amusé.

« J’ai appris à maîtriser tous les arts martiaux. Je sais me battre en me contentant des sons émis par mon adversaire et des vibrations qu’il produit. Alors, arrête de chercher des excuses et va détruire le cœur de cette ruine vorace !
– Rah ! Ça ne me plaît pas, mais tu as raison. Restez en vie surtout, nous revenons aussi vite que possible. Bonne chance.
– Bonne chance à vous aussi. »

Alors que le gardien et le Poème Forgé s’éloignent vers l’étage supérieur, Oneko et Nakano se retournent vers l’abomination d’ossements qui semble attendre que ses proies soient plus aisées à saisir pour passer à l’action. Oneko regarde sa nouvelle équipière et lui demande :

« Bon, et maintenant, on fait quoi ? Parce que tuer un truc pareil, ça risque d’être compliqué.
– Pour commencer, tu me suis ! »

Nakano agrippe le combattant des ténèbres au col et l’entraîne à sa suite en courant. Ils évitent ainsi la charge de la créature qui en avait apparemment assez d’attendre. Tandis que la bête reprend difficilement position face à eux par la faute de sa taille imposante, Nakano reprend la parole.

« Bon, c’est très simple. Je vais chercher les points sensibles de son… anatomie et les frapper afin de les disloquer. De ce que j’ai compris, ta lame est bien plus dangereuse quand tu t’attaques à l’ombre de l’ennemi. Dans l’obscurité, tu devrais facilement réussir à lui briser les pattes. Si cette abomination fonctionne comme les deux élémentaires que S’onej et A’kina ont vaincu tout à l’heure, alors il se reformera à chaque fois. Nous aurons au moins le mérite de le maintenir autant que possible inactif. Notre objectif est de rester en vie suffisamment longtemps pour que J’haze nous rejoigne et nous aide. D’accord Oneko ?
– Ça me va. Allons-y, elle arrive. »

Oneko et Nakano s’élancent chacun de leur côté. La bête charge en direction du combattant des ténèbres. Elle tente de l’agripper avec le bras droit de sa partie humanoïde. Oneko abat Noctéumbra et tranche le membre agressif en taillant les ombres. Celui-ci ne tient plus que par quelques os récalcitrants, mais commence très vite à se reformer. Oneko poursuit sa course et sectionne une à une les pattes qu’il rencontre. De son côté, Nakano effectue quelques frappes de reconnaissance sur les autres pattes avant de cogner un grand coup sur la zone la plus fragile. L’abomination s’effondre et s’immobilise petit à petit. Malheureusement, tout comme le bras précédemment arraché et exactement comme l’avait déduit Nakano, l’assemblage d’ossements se régénère rapidement.

Les deux combattants se rejoignent à l’arrière de la bête. Oneko exprime son inquiétude.

« Ce que l’on fait ne sert à rien, elle se soigne beaucoup trop vite. Et J’haze devrait déjà être revenu, il doit avoir un problème lui aussi. Nous n’avons pas le choix, il faut trouver comment vaincre cette créature avant que ce ne soit elle qui nous démembre !
– Je crois que tu as malheureusement raison… Voilà ce que je te propose : je m’essaie à découvrir le point le plus fragile de cet arachnide osseux. En tâtonnant un peu par-ci, par-là, je devrais pouvoir y arriver. Mais toi, tu vas devoir tout faire pour la désintéresser de moi. Avec un peu de chance, cela nous permettra d’accéder au cristal.
– Au cristal ?
– Évidemment ! Réfléchis enfin ! Cette créature est certainement capable de se mouvoir parce qu’elle est investie du même pouvoir malsain que les élémentaires de tout à l’heure. Et ce sont les gemmes qu’ils renfermaient qui en sont à l’origine !
– Ah oui ! Tu as raison, je… Attention ! »

Tout occupés à échafauder leur plan, Oneko et Nakano n’avaient pas vu que la créature était de nouveau prête à en découdre. C’est donc de justesse qu’Oneko entraîne sa comparse loin du coup qui lui était destiné. Sans se concerter davantage, les deux combattants reprennent leurs attaques. Oneko se place devant la bête. Il lui tranche sans attendre les deux bras, mettant l’arachnide en colère et lui assurant une attention toute particulière.

Pendant ce temps, Nakano se hisse tel un ninja sur l’échine de l’abomination et commence à cogner régulièrement sur chaque point qui lui semble plus fragile qu’un autre. Elle finit par se focaliser sur un renfoncement entre deux os en percevant le son d’un craquement suite à sa frappe. Nakano lève alors son bras et impose une force incroyable sur sa cible d’un coup du tranchant de sa main. Une immense déchirure s’étend soudainement de l’arrière de ce qui représente l’abdomen de l’araignée jusqu’à son dos humanoïde. Nakano a tout juste le temps de voir, au cœur de la bête, un crâne humain dans l’orbite duquel chatoie le cristal tant convoité. Malheureusement, l’ouverture ne dure pas bien longtemps et se referme dans un fracas. L’abomination qui a récupéré ses bras, envoie un coup rapide et impossible à esquiver à la muse, la propulsant contre le mur.

Oneko l’intercepte avant qu’elle ne heurte ce dernier et la dépose au sol, seine et sauve. Nakano le remercie. Ils recommencent dans l’instant leur séance de tranchage de pattes et mettent de nouveau hors d’état de nuire la bête afin de pouvoir se concerter. Une fois la créature occupée à se régénérer, Nakano reprend la parole.

« J’ai trouvé le point sensible de cette abomination lorsque j’étais sur son dos !
– Oui, j’ai vu ça, elle s’est ouverte comme une palourde !
– Étrange comparaison… mais peu importe ! J’ai pu aviser un crâne humain. Le cristal est à l’intérieur. Cependant, je n’aurais pas le temps de l’en extraire, l’ouverture que je crée se referme trop vite. Est-ce que tu penses pouvoir t’en occuper ?
– Si la brèche peut être maintenue au moins une seconde entière, je pourrais planter ma lame dans l’ombre du crâne et l’en sortir.
– Merveilleux ! Je compte aussi sur toi pour ôter le cristal avant que tous les ossements ne s’agglutinent à nouveau contre lui !
– Tu peux me faire confiance, Nakano.
– Je le fais déjà. Donc dès que j’aurais fait mon tameshiwari, tu t’empares immédiatement du crâne.
– Ton quoi ?
– Euh… Le tranchant de la main pour le fissurer.
– Ah, ok, je comprends mieux là ! Bon, cependant, la créature est de nouveau sur pattes, on ferait bien d’attaquer.
– Tu as raison. Allons-y, Oneko ! »

Nakano s’élance sans attendre vers l’assemblage d’ossements. Alors qu’elle s’approche, la créature tente de l’éjecter de nouveau. La muse enchaîne rapidement quelques flips arrière afin d’esquiver l’attaque et, à la suite d’un appui puissant sur ses jambes, elle se propulse sur le dos de l’abomination. Elle lève brusquement sa main et impacte violemment le point le plus fragile de la bête. La brèche formée est plus étendue et plus large que la précédente. Sans attendre, Oneko qui l’avait suivie de près, glisse Noctéumbra dans l’ouverture qu’a créée Nakano et en ressort le fameux crâne. La fissure qui commence tout juste à se refermer voit soudain tous les os qui l’encadrent se disloquer et tenter de rejoindre le cristal.

Nakano et Oneko sautent au sol. Une vague d’ossements les poursuit. Le combattant des ténèbres tranche le crâne en deux morceaux distincts et en extrait la gemme. Une fois celle-ci désolidarisée des os qu’elle côtoyait, ces derniers retombent inertes aux pieds des deux guerriers.

Oneko tient le cristal dans sa paume ouverte, éclairant ainsi le visage des deux compagnons d’armes, et se tourne vers Nakano.

« On forme une super équipe !
– Oui !! On a réussi !!! »

Nakano se jette subitement au cou du combattant des ténèbres et l’embrasse. Lorsqu’elle libère la bouche du jeune homme, celui-ci ne sait pas quoi répondre. Nakano reprend.

« Hum… ça ne te dérange pas…
– Euh, non pas du tout, c’était même agréable. Je ne m’y attendais pas vraiment, mais…
– Mais ça te plairait que je recommence ? »

Nakano offre un sourire délicieux au ténébreux Oneko qui se laisse fondre de bonheur.

« J’espère bien que tu recommenceras ! Par contre, il faudrait que nous rejoignions l’étage. J’haze n’est pas reparu, il est peut-être en danger…
– Oui, tu as raison. Je t’embrasserai quand on reviendra au Temple… Et puis, si tu es sage, tu pourras peut-être glisser ta lame dans un autre endroit sombre… »

Nakano s’éloigne vers l’escalier en riant du trouble d’Oneko dont les pommettes rougissent violemment, à tel point que même la lueur écarlate du cristal semble moins colorée. Il s’élance finalement à la suite de sa muse qui s’approche des marches que J’haze a gravi plusieurs minutes auparavant. Ils rejoignent ensemble l’étage supérieur. En atteignant ce dernier, le spectacle qui s’offre à eux est tout bonnement incroyable…

Une fois n’est pas coutume, après ce combat je ne peux pas simplement vous décrire ce à quoi Oneko et Nakano font face. Voyez-vous, pendant que nos deux tourtereaux s’amusaient dans une danse nuptiale unique en son genre, le gardien avait d’autres soucis à régler. Revenons donc à l’instant à partir duquel nos amis se sont séparés et découvrons ensemble ce qui se trame à l’étage supérieur…

Nous arrivons en haut de l’escalier. Nous entendons le début d’un combat à l’étage inférieur. J’espère qu’ils vont s’en sortir… Depuis le temps que Nakano voulait se retrouver en tête à tête avec celui qui fait battre son cœur, ce serait bien triste si cela se termine ainsi… Il y a une porte face à nous. J’haze la pousse, elle n’est pas verrouillée. A’kina et S’onej nous suivent.

Nous débouchons dans une salle globalement similaire à la précédente. La différence majeure étant que le mur de l’énigme est remplacé ici par une nouvelle fresque. Elle est la copie miniature de celle que nous avions découverte à l’entrée de la ruine vorace. Le nom de Gulax y est à nouveau inscrit en langage elfique. Mais ce ne sont pas ces décorations pourtant fort artistiques qui attirent nos regards… Ce serait plutôt ce qui se dresse au centre de la pièce…

« Un golem ‽ Mais qu’est-ce qu’un golem fait ici ‽
– Vous me semblez surpris, Eternerien ? »

Celui-ci mesure plus de trois mètres. Son crâne frôle le plafond. Sa présence dans cette pièce dont la seule issue est bien trop réduite pour lui est un véritable mystère. Il s’est adressé à nous dans des échos rocheux. Il articule lentement ses paroles, donnant presque l’impression que sa bouche ne bouge pas… En même temps, il n’a pas de bouche…

« Pour dire vrai, c’est la première fois que je vois un golem quitter Millenia pour se réfugier dans une ruine vorace…
– Ah ah ! Rencontre étonnante, n’est-ce pas ?
– Puis-je au moins connaître votre identité ?
– Je suis Byarg, fils de Mol, fils de Goer !
– Comment ‽ Attendez, nous parlons bien des mêmes Mol et Goer ?
– Ah ah ah ! Pour sûr ! Il n’existe guère d’êtres plus légendaires qu’eux ! Goer, la puissante lune qui nous surplombe, pays des golems où est bâtie Millenia, cité des golems ! Et Mol, premier d’entre tous, né du cœur même de Goer !
– Mais comment vous êtes-vous retrouvé ici ?
– Ah ah ah ! Ma présence à bord de cette machine elfique vous perturbe-t-elle à ce point, ô Vorondil, gardien du Temple ? Ah ah ah !
– J’avoue être encore plus dérouté de découvrir que vous me connaissez.
– Enfin ! La moindre des choses lorsque l’on vient en territoire ennemi est de savoir le nom du maître des lieux !
– Ah très bien, nous sommes donc ennemis. Vous faites bien de préciser, j’avais comme un doute !
– Ah ah ! Mes petites créatures vous ont bien accueilli, j’espère ?
– Bah, des rencontres sympathiques, mais trop éphémères pour avoir de l’intérêt. Nous les avons écrasées.
– Ne soyez pas impertinent et arrogant humain !
– Je pourrais m’excuser, mais je n’en ai étonnamment pas envie… Cela dit, vous ne m’en voudrez pas de couper court à cette discussion, mais j’aurai besoin d’accéder au cristal qui maintient Gulax en vie afin de le détruire.
– Oh, je sais parfaitement la raison qui vous amène ici ! Malheureusement pour vous, la seule chose que j’ai à vous offrir est la mort ! »

Byarg fait un pas en avant et, avec une vitesse fulgurante pour un être de sa dimension et d’aspect pourtant lourdaud, essaie de nous assommer d’une gifle monumentale. J’haze, A’kina et S’onej se jettent au sol. Une fois que l’énorme bras est passé au-dessus de leur tête, tous trois se relèvent d’un bond et s’attaquent au golem. A’kina s’approche et plante ses dagues d’ébène dans le granit composant la jambe du géant. Celui-ci tourne son regard vers la demoiselle vampire et, riant, la frappe en retour. Avant qu’elle n’ait pu comprendre ce qu’il lui arrivait, A’kina se retrouve propulsée contre le mur de la pièce avec force. Elle s’écroule au sol, inconsciente.

S’onej hurle de rage en voyant sa sœur ainsi malmenée. Il bande son arc et laisse filer une flèche imposante dans le visage de Byarg. Celle-ci se brise en mille éclats et un rire caverneux y fait écho. Le golem tente la même manœuvre que précédemment sur A’kina et s’attaque cette fois à S’onej. Ce dernier évite le bras de roche en effectuant un saut puissant de côté. Malheureusement, Byarg a suivi le mouvement. Il use de son second bras pour rattraper le jeune guerrier-poème et lui imposer un élan bien plus important que souhaité. S’onej vient s’évanouir à son tour contre une paroi de la salle.

Au même instant, J’haze, qui avait contourné Byarg, grimpe sur le dos du golem en s’aidant des aspérités de sa peau de granit. Il rejoint vite l’épaule du colosse et, avant que celui-ci ne réagisse, plante N’esel au creux de son cou… La lame ne pénètre pas. Une lueur de désespoir s’inscrit dans le regard du gardien. Il n’a que le temps de relever les yeux pour apercevoir un poing titanesque s’abattre sur lui. Nous sommes ainsi mis K.O. à notre tour, notre corps endolori butant brutalement contre la fresque murale. Nous nous affaissons.

« Ah ah ah ! Quel agréable passe-temps ! J’ai toujours aimé frapper les insectes ! Ah ah ! Ah ah ah !
– Pourquoi… ?
– Oh ? Et bien, il semblerait que le petit gardien soit légèrement plus solide qu’il n’en a l’air !
– Pourquoi vous en prenez-vous au Temple des Arts ?…
– Le Temple des Arts ? Vous voulez parler de ce tas de cailloux à la surface ? Ah ah ah ! Mais ce n’est là qu’un amuse-gueule, un simple entraînement, un coup d’essai ! Il n’est que le premier d’une longue série ! Tous ceux qui ont prêté allégeance au haut-commandement de ceux qui se disent éternels périront ! »

Alors que J’haze s’adresse à Byarg, une voix métallique résonne dans notre esprit.

« J’haze…
– J’hall, c’est toi ?
– Non. Ni moi ni J’huly. Cette voix m’est inconnue et ne devrait pas être en nous. Pourtant… j’ai l’impression que nous la connaissons… »

Alors que nous communiquons entre Vorondil dans nos pensées et que le golem continue son monologue, J’haze semble inspiré par cette voix inconnue et décide de gagner du temps en faisant parler le golem plus encore.

« Pourquoi faites-vous cela ?…
– Pourquoi ? Vous osez me demander pourquoi ‽ Raaahh ! Il y a de nombreux millénaires de cela, le grand Mol s’est mis au service de Nos et de Sélène, ces humains qui se prennent pour des dieux ! Une lune d’Eternera menaçait de s’effondrer sur votre pitoyable planète ! Mol l’a arrêtée. La destruction de cette lune en créa deux nouvelles et causa sa perte ! Les haut-commandeurs, pour le remercier, l’ont anéanti ! Cet acte de traîtrise est resté impuni jusqu’à ce jour, il est maintenant temps de vous faire payer votre infamie à vous, Eternerien ! Et quand tous seront tombés, je prendrai Hegamon Gor et anéantirai les haut-commandeurs ! »

N’écoutant cette tirade mégalomane que d’une oreille distraite, J’haze cherche à établir un dialogue avec la voix qui résonne en nous.

« J’haze…
– Qui êtes-vous ?
– Accepte… présence…
– Comment ?
– Laisse-moi…
– Vous laisser faire quoi ?
– Laisse-moi entrer…
– Allez-vous me dire qui vous êtes et ce que vous souhaitez en essayant d’être plus explicite ‽
– Je… épée…
– Épée ? Comment ça épée… Vous voulez parler de N’esel ?
– Je suis… épée…
– Vous êtes… Non… C’est… N’esel, c’est toi ?
– Laisse-moi entrer…
– Où ça ?
– En ton esprit…
– Tu veux que… J’hall, J’huly, concentrons-nous pour permettre à N’esel d’investir nos pensées librement ! Cette voix métallique, nous aurions dû le deviner dès le début ! Il y a peut-être un dernier coup à jouer grâce à lui ! »

Nous focalisons nos pensées pour ouvrir une connexion avec la lame lyrique. Je ne sais pas vraiment si ce que nous faisons à un sens ni si cela nous sera utile contre Byarg, mais ce sera toujours mieux que de mourir sans rien faire… Alors que nous établissons enfin le contact avec N’esel, nous remarquons que le golem vient de se taire. Il faut encore l’occuper.

« Et qu’en pensent les vôtres ?
– Qu’en sais-je moi ! C’est ma vengeance ! Eux sont trop faibles pour agir !
– N’êtes-vous pas censé être en connexion constante avec les autres golems ?
– Il y a bien longtemps que je me suis défait du lien qui m’unissait à eux ! Mon troisième œil est fermé depuis des millénaires ! J’ai parcouru votre planète à la recherche d’une arme unique pour vous détruire ! Vous, Eternerien, aimez bien dissimuler ce genre d’artefact en grand nombre pour vous amuser ensuite à partir à leur recherche ! Vous êtes des êtres fort étranges ! Et la découverte de ce débâtisseur incontrôlé n’a fait que me conforter dans cette idée ! Ce n’était pas ce que je pensais trouver, mais il m’offrait bien plus que ce dont j’avais besoin… Je peux maintenant détruire les édifices où vivent mes ennemis, les anéantir par la même occasion et accumuler de la puissance pour ma seule utilité ! »

Encore une fois, nous laissons Byarg monologuer. J’haze interpelle la lame lyrique sans attendre.

« N’esel, tu es là ?
– Oui ! Il était temps ! Sérieusement, ça fait combien de temps que vous m’avez créé ? À chaque fois que je me retrouve dans vos mains, je m’égosille pour vous faire réagir ! C’est quand même dommage que vous ne m’entendiez qu’au moment où la mort vous guette !
– Oulà, je ne t’imaginais pas aussi bruyante et… précipitée dans tes paroles.
– Et bien, il va falloir t’y faire ! Par contre, on s’échangera des politesses plus tard, on a un golem à détruire pour le moment !
– Et comment veux-tu t’y prendre ? Lorsque j’ai essayé de te planter en lui, tu ne l’as même pas égratigné…
– Oh, on se calme ! Commence pas à me mettre la faute sur le pommeau ! T’avais qu’à frapper plus fort, je suis plus solide que tu ne sembles l’imaginer !
– Je…
– J’ai pas fini ! Tu prendras le temps de t’entraîner à me maîtriser plus tard, pour l’instant, tu vas me laisser t’aider. Il faut que tu libères mon pouvoir.
– Comment ?
– En prononçant l’incantation adéquat, comme lorsque tu forces A’kina et S’onej à revêtir leur seconde forme. Je vais te la dicter, je suis le poème originel, je sais lire en moi. Pour le moment, prépare-toi à esquiver l’attaque de l’autre dégénéré, il va pas tarder à vouloir en finir. Concentre-toi, et agis quand je te le dirai ! »

J’haze observe le golem. Celui-ci arrive effectivement à la fin de son monologue. Il baisse de nouveau son regard vers nous et annonce :

« Mais assez palabré, il est temps pour vous et vos compagnons de périr ! Je vais vous écraser, vous briser comme des fétus de paille ! »

Aussitôt que le poing du golem s’abat sur nous, à la verticale, J’haze se jette sur sa droite et passe hors d’atteinte. Le golem grogne de rage, mais avant qu’il n’ait pu agir à nouveau, N’esel nous confie l’incantation pour libérer ses pouvoirs. J’haze regarde Byarg droit dans les yeux et annonce :

« Tranche, N’esel ! »

Une vague de magie part de l’épée et déstabilise le géant de pierre. Des lignes d’onirisme s’échappent de la lame lyrique et fusent vers A’kina et S’onej. La demoiselle vampire éclate en un nuage de vapeur rouge et brûlante tandis que le prince des glaces s’évapore instantanément en une brume blanche et glaciale. La rencontre des deux zones de chaleur opposée entraîne des crépitements semblables à de petits éclairs. Sous cette étrange forme gazeuse, S’onej et A’kina sont absorbés par N’esel. Sur la garde, de longues plumes liliales et acérées poussent jusqu’à recouvrir le dos de la main de J’haze. Dans le même temps, la pierre du pommeau se teint en rouge sang. À ce moment-là un surplus de mana investi J’haze. Ses yeux prennent une couleur violet pâle et ses cheveux redeviennent aussi blancs que les miens. Ses canines grandissent comme celles des vampires. De vastes ailes de harfang naissent dans son dos. La libération de N’esel est terminée. Cependant, Byarg ne semble pas impressionné.

« Crois-tu vraiment pouvoir me vaincre en avalant tes alliés, humain ? Ah ah ah ! Pitoyable ! La seule chose que tu auras faite en fusionnant avec eux sera de m’offrir l’opportunité de vous écraser tous trois d’un geste ! »

Byarg se jette sur nous. N’esel résonne dans notre esprit. Sa voix métallique est confondue avec celles de S’onej et A’kina. Il nous affirme que nous n’avons rien à craindre. J’haze n’est pas rassuré à l’idée de contrer un golem, mais ose faire confiance à N’esel. Au moment où le poing de Byarg s’abat sur nous, J’haze lui oppose N’esel : l’attaque est figée dans l’instant ! Le bretteur plante son regard dans celui de son adversaire et sourit : la situation s’améliore et Byarg en est dérouté.

« Que… comment… »

J’haze ne laisse pas le temps au golem de se ressaisir. Il le repousse du plat de la lame de N’esel et entaille sa main. Celle-ci laisse choir quelques blocs de pierre, laissant un trou dans la peau granitique du golem. Cela ne le perturbe pas outre mesure : les golems ne ressentent pas la douleur. Cependant, dans l’instant qui suit, J’haze s’élance dans les airs et commence à tourner autour de Byarg en volant.

« Tu déclarais que tu aimais écraser les insectes ? T’a-t-on déjà dit que ceux qui volent sont les pires ?
– Impertinent petit humain, tu vas périr !
– À toi l’honneur ! »

Le golem, agacé, lève son bras droit et tente d’intercepter J’haze à son passage. Celui-ci se fraie un chemin dans la roche animée en abaissant N’esel de toutes ses forces. Il tranche le membre d’un seul coup d’épée. Byarg comprend qu’il est en mauvaise posture et rugit de plus belle. Il essaie de saisir le guerrier en avançant son second bras, mais celui-ci est sectionné à son tour et rejoint le premier au sol. Byarg est complètement déboussolé et dans un cri de rage, se jette de tout son corps contre nous.

J’haze lève N’esel au-dessus de lui et observe l’ennemi approcher comme s’il était au ralenti. Le gardien abaisse sa lame contre le visage du golem tout en traçant une ligne d’onirisme. L’épée pénètre dans la tête de Byarg dans un craquement. N’esel canalise le pouvoir des rêves, lui offrant une puissance nouvelle et démesurée. N’esel est allongée d’une lame de magie pure. Byarg est tranché en deux parties bien distinctes. Il se fissure et tombe en morceau, son poids n’étant plus soutenu comme il le faudrait. En quelques instants, il ne reste plus du golem qu’un immense tas de gravats.

J’haze atterrit et se tourne vers l’entrée de la pièce. Oneko et Nakano l’observent, éberlués.

« Mais qu’est-ce qui se passe ici ?
– Hum, disons que N’esel nous réservait quelques petites surprises. »

Un tremblement soudain ébranle la ruine vorace.

« Mais nous parlerons de cela plus tard ! Il faut détruire le cœur, et vite ! »

J’haze s’approche d’un coffre de pierre brute au fond de la salle. Il y appose sa main et trace une ligne d’onirisme. La magie du Poème Forgé vient se mêler au pouvoir des rêves. C’est une sensation nouvelle qui nous envahit. Le réceptacle s’ouvre et offre à notre regard un cristal rouge parfaitement sphérique d’un mètre de diamètre. Il y a quelques trous à sa surface : sans doute les morceaux extraits par Byarg pour donner naissance aux bêtes gardiennes que nous avons rencontrées. D’ailleurs, au vu de ce qu’il manque, une bonne dizaine d’autres créatures doit encore se promener dans cette ruine. Quelle chance qu’il ne nous ait pas été nécessaire de toutes les affronter ! Quoi qu’il en soit, il est temps de mettre fin à tout cela et de sauver le Temple des Arts. J’haze lève N’esel et la plante dans le cristal. Celui-ci est instantanément fissuré. J’haze le force à éclater en morceaux en amenant la lame lyrique à pivoter comme on tourne une clé dans une serrure.

La ruine vorace tremble. Les murs commencent à s’effriter. Gulax est en train de mourir.

« Euh, J’haze… On fait comment pour sortir ?
– Ah, oui… Et bien, c’est très simple, je n’avais pas pensé à ce problème. »

Oneko et Nakano nous regardent les yeux écarquillés et s’exclament :

« Comment ‽ »

Au même instant, une arche apparaît contre l’un des murs de la salle. Un escalier s’y dévoile, nous offrant de remonter à la surface. J’haze regarde nos compagnons.

« Mais le Temple des Arts, lui, avait parfaitement réfléchi au problème ! Dépêchons avant que nous ne soyons engloutis ! »

Oneko, Nakano et J’haze sortirent de la ruine vorace sans aucun souci. Derrière eux, le portail ouvert par le Temple des Arts se referma, un grondement sourd retentit dans les profondeurs, puis tout se calma. J’haze libéra le Poème Forgé de son emprise en me rendant le contrôle du corps, mais ce pouvoir incroyable avait un contrecoup : tous s’évanouirent. Le combattant des ténèbres et sa nouvelle compagne les prirent en charge et les emmenèrent à l’infirmerie. Quelques jours après, ils furent de nouveau sur pied.

Ainsi, la dernière des ruines voraces, la pécheresse Gulax, avait été détruite. Le Poème Forgé, par le biais de N’esel, avait partagé un nouveau de ses secrets… Mais d’autres restent à découvrir.

Ah, j’allais oublier, chers lecteurs, chères lectrices… Si vous êtes attentif, vous constaterez que la solution à l’énigme n’a pas été explicitement donnée… En quoi les cristaux rouges y répondent-ils ? Oneko et les autres cherchent encore, pourquoi vous aiderais-je ? Allons bon, cherchez donc ! En attendant, je mets ici le point final de ce récit. J’espère vous retrouver pour la prochaine chronique et la découverte d’un nouveau personnage important !

J’hall Vorondil

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaires:

  1. suzanne verdier

    Pile poil au moment où je me disais “ça manque d’une histoire d’amour” BOUM!! Une histoire d’amour!!!!
    Monsieur Vorondil!Vous avez devant vous une adepte du romantisme!!!

    L’histoire de la ruine vorace, aidée d’un golem, pour manger à l’apero le temple des arts, est une idée vraiment originale. Fallait y penser. Ton imagination est fertile, continue continue continue <3

    • Jhall

      Ahah, ce n’était pas prévu à l’origine, mais quand j’ai commencé la rédaction de la chronique, cette idée d’histoire d’amour m’est venue très vite. :3 Il forme un joli petit couple ces deux là, c’est cro bien ! *o*

      Si tu savais toutes les étapes de réflexion par lesquelles je suis passé pour écrire le synopsis de cette chronique ! A la base, le golem aurait dû être le gardien d’une ruine magique devenue folle. Mais finalement, j’ai préféré le golem à la recherche de vengeance utilisant à son profit une ancienne technologie elfique ! ^^

      Je suis heureux que ça te plaise en tout cas ! Merci pour tes encouragements ! :3