Le Poème Forgé : Formes scellées

A’kina et S’onej, les guerriers-poèmes, entreprennent une quête pour maîtriser leur pouvoir secret… Y arriveront-ils?

Le Poème Forgé : Formes scellées

Précédemment, je vous ai présenté une chronique nommée “Le Poème Forgé : Création”. Le récit qui vous y fut fait vous a permis d’assister à la naissance de trois entités d’un nouveau genre. Il y eut N’esel, la lame lyrique. Mi-épée, mi-poème, elle fut la première née de cette œuvre. Suivis A’kina, la demoiselle vampire et S’onej, le prince des glaces, tous deux mi-humains, mi-poèmes. Ces trois êtres, qui s’avèrent n’être qu’une seule et même entité, sont l’unique composition lyrique matérialisée d’Eternera. Leur rôle au sein du Temple des Arts est maintenant celui de protecteur, tout comme J’haze, l’artiste combattant que vous avez pu découvrir au cours de la précédente chronique. Durant celle-ci, A’kina et S’onej ont également pu démontrer leurs formidables capacités à guerroyer.

Le prince des glaces, agile archer à l’arc ivoire, est le possesseur d’une magie frigorifique. Celle-ci lui octroie la possibilité de laisser filer un trait givré d’une intense solidité dès lors où il relâche son arc bandé.

La demoiselle vampire, quant à elle, est équipée de deux dagues d’ébènes qui font office de crocs lui valant ainsi son titre. Ces courtes lames ont le pouvoir de s’abreuver de l’énergie vitale de la victime dans laquelle elles sont plantées.

Si N’esel cache des secrets d’une subtilité insoupçonnée que nous découvrirons ensemble dans une future chronique, il n’en est pas moins concernant ses deux protecteurs. Et c’est justement l’objet de ce récit. Une aventure des plus mouvementées est survenue dans la vie de nos deux compagnons, quelques semaines à peine après leur éveil. Mais si vous le voulez bien, commençons par le commencement…

Dans l’atelier principal des muses, une vingtaine d’entre elles est en pleine création. Certaines finalisent une sculpture débutée il y a un moment déjà, d’autres n’en sont qu’à l’établissement du scénario d’une future pièce de théâtre. J’avance parmi elles, observant avec curiosité les diverses œuvres en cours. Je remarque que la toile qu’Akane avait commencé à peindre quelques jours auparavant est presque terminée. Je m’approche d’elle pour m’intéresser de plus près à son tableau où un jeune homme est représenté le visage grimaçant de douleur. Il tient son poignet droit avec sa main gauche. Une écharde est plantée dans son index. À ses pieds se trouvent une hache de bûcheron et face à lui un arbre entaillé à la base du tronc. Sa sève s’écoule le long de son écorce et la lame de l’outil en est encore enduite. Étonnement, la muse du sang n’a pas utilisé la moindre goutte de ce liquide qu’elle affectionne. Il n’y a ici que de la peinture à l’eau. Je me laisse aller à un compliment.

« Très joli tableau.
– Ah ! Tu tombes bien, tu as exactement ce qu’il me manquait ! »

Akane m’entaille légèrement la joue droite avec un scalpel dont elle s’est empressée de se saisir à mon arrivée, scalpel qu’elle a toujours à portée de main. Elle dépose son prélèvement là où l’écharde de l’arbre rencontre le doigt du bûcheron. Bon, il semblerait que je me sois trompé. Finalement, il y a bien du sang sur sa toile…

« Heureusement que je sais à quoi m’en tenir avec toi… As-tu déjà choisi un nom pour ta peinture ?
– Et bien, je pensais m’orienter vers quelque chose du genre “Le saigneur saigné”. Je te préviendrai quand j’aurai terminé et que je me serai décidée pour le titre. Pour l’instant, tu devrais rejoindre Arché. Il me semble qu’elle attendait ton passage pour te montrer sa dernière idée.
– Ah, très bien. J’y vais de ce pas. Merci de m’avoir informé.
– Je t’en prie. »

Je me dirige donc en direction de la muse du temps après l’avoir rapidement cherchée du regard. Elle porte aujourd’hui l’une de ses robes préférées, œuvre de la muse de la couture, Momu. Elle est longue et blanche. Les manches représentent les aiguilles d’une horloge. Toutes deux taillées dans un cuir noir, elles se terminent en pointe sur des longueurs différentes. Ainsi la manche droite s’arrêtant à hauteur du coude fait office d’aiguille des heures tandis que l’autre atteignant sa main prend le rôle de celle des minutes. En m’apercevant, elle me sourit et replace la coiffe blanche qu’elle porte sur la tête. J’entame la discussion.

« Arché, tu souhaitais me voir ?
– Oui ! Je suis vraiment fière de l’œuvre que je suis en train de finaliser et j’aurais voulu avoir ton avis.
– C’est un sablier ou une clepsydre ?
– C’est justement là qu’est la subtilité. Il s’agit des deux à la fois ! La moitié sphérique est celle de la clepsydre et l’autre partie, celle qui possède une face plate, est le sablier. Il me reste encore l’armature en bois et en fer à construire pour soutenir le tout et pouvoir le retourner.
– Mais… Une clepsydre est remplie d’eau tandis que son alter ego contient du sable. Comment vas-tu t’y prendre pour conserver cette cohérence ? »

Arché sourit de mon trouble.

« Simple. Je vais utiliser un peu de magie. Lorsque l’un des deux contenants atteindra la jonction entre les deux parties, il sera remplacé par l’autre.
– Et comment comptes-tu intituler ce sablier-clepsydre ?
– J’ai d’abord songé à “L’horloge aux deux temps”, mais après mûre réflexion j’ai opté pour “Horloge des tempêtes”. Une tempête pouvant être chargée aussi bien de pluie que de sable, c’est une idée qui me plaît bien. Alors, qu’en penses-tu ?
– C’est un joli nom.
– Ahahah, décidément, près de huit mille ans en tant que gardien ne t’ont pas arrangé ! Je te demande un avis sur l’œuvre, pas sur le titre !
– Oh, pardon ! Et bien, je dirai que c’est sans aucun doute l’une de tes plus belles créations. J’attends de voir le résultat final, mais je peux déjà affirmer qu’elle est absolument sublime.
– Merci beaucoup ! Dès que j’ai terminé, je viendrai te la montrer !
– J’ai hâte ! Je vais me rendre à la bibliothèque, je pense. Si jamais tu me cherches tout à l’heure, tu sauras où me trouver.
– D’accord, à plus tard alors. »

Je m’éloigne donc de la muse du temps et, après un dernier coup d’œil alentour, je sors de l’atelier. Alors que je passe l’arche principale, je me retrouve face à face avec Calliope, muse de la poésie épique.

« J’hall ! Tu tombes à point nommé, je te cherchais !
– Ah Calliope, tu…
– On n’a pas le temps, suis-moi. »

La muse m’agrippe au poignet et m’entraîne dans son sillage sans me laisser le temps de protester. Je me ressaisis tout de même rapidement et lui demande :

« Pourquoi donc un tel empressement ?
– C’est le Poème Forgé, il s’efface !
– Comment ‽
– J’ai été lui rendre visite tout à l’heure. Après avoir discuté un peu avec S’onej et A’kina, je leur ai demandé de me laisser les lire. J’ai pris tour à tour leurs mains entre les miennes et j’ai parcouru les vers qui les composent.
– Je n’aurais même pas imaginé que ton pouvoir te permettrait de lire en eux.
– Je suis capable de percevoir le sens profond de n’importe quelle œuvre d’art, alors pourquoi pas avec un poème matérialisé ? Qui plus est, j’ai découvert que c’est presque aussi simple qu’avec un écrit. Je peux également déchiffrer les strophes avec précision. Et c’est justement de ce point de vue qu’il y a un problème. Une partie des vers qui les composent tous les deux commence à disparaître et semble gangrener le reste petit à petit.
– Tous les deux seulement ? Ça ne touche pas N’esel ?
– Non, mais j’ai l’impression que ça peut s’expliquer. De ce que j’ai pu trouver, la parcelle du poème qui est malade fait référence pour l’un comme pour l’autre à une seconde apparence. Or, N’esel ne contient pas de strophes de la sorte.
– D’accord, je pense comprendre de quoi il s’agit. Mais ils ne sont pas comme un sonnet posé sur papier et écrit dans l’encre pour lequel il me suffirait de repasser sur les lettres effacées. Il va falloir que je réfléchisse un moment avant de savoir quoi faire pour les aider… Je n’ai pas ton pouvoir, pourrais-tu m’en dire plus sur ce que je ne peux pas voir ? »

La muse de la poésie épique s’arrête dans sa course, relâchant par la même son étreinte sur mon bras. Elle se tourne vers moi, pensive, puis m’annonce :

« J’ai une idée soudaine qui pourrait t’intéresser. Je ne sais pas si ça fonctionnera, mais on ne perd rien à essayer si aucune autre solution ne se présente à nous…
– Je t’écoute.
– Tu te souviens sûrement de Romah, il est venu en visite au Temple, il y a de ça quelques années.
– Le grand maître de la guilde des métamorphes ? Bien évidemment, il est un des rares à connaître l’existence de J’huly et J’haze.
– Et bien tant mieux, s’il a ta confiance, ce sera plus simple de te convaincre. J’ai gardé un contact épistolaire avec lui depuis son passage chez nous. Il est passionné par les récits épiques et nous échangeons régulièrement à ce sujet. Quoi qu’il en soit, lui et les membres de son ordre se sont donnés pour mission d’aider ceux qui le désirent à maîtriser ou obtenir un pouvoir de métamorphose, voire parfois à s’y soustraire.
– Oui, je sais bien tout cela. Où veux-tu en venir ?… »

Calliope prend un air faussement effaré, sourire en coin, avant d’avancer :

« Tu n’es pas bien réveillé aujourd’hui… C’est pourtant simple ! Les strophes d’A’kina et de S’onej, qui sont en train de s’effacer en ce moment même, concernent une seconde forme. S’ils apprenaient à la revêtir, cela pourrait raviver les vers mourants !
– Oh, d’accord !… C’est une solution envisageable, je suppose… Je vais de ce pas lui envoyer un oiseau coursier !… À moins que tu ne souhaites t’en occuper ?
– À vrai dire, je pensais plutôt y guider directement S’onej et A’kina.
– Quoi ‽ Non, c’est hors de question ! Il n’y aurait personne pour assurer votre sécurité. Je ne peux pas quitter les lieux pour vous accompagner et…
– J’hall ! Tu nous surprotèges ! Je te rappelle que tu as offert à tes deux créations des habiletés de guerriers, ils seront parfaitement à même de prendre en charge la défense de notre petit groupe si nous nous retrouvons face à d’éventuels dangers.
– Ne viens-tu pas de me dire qu’ils étaient en train de s’estomper ? Comment veux-tu qu’ils te protègent s’ils volent en fumée en plein désert ?
– Oh, cette maladie qui les gangrène n’en est qu’à un stade balbutiant et elle progresse très lentement. Ils survivront au voyage sans problèmes.
– Et pourquoi ne pas faire venir Romah directement ici dans ce cas ?
– Mais pour l’aventure, pardi ! Comment puis-je conter des récits épiques dignes de ce nom si je ne peux même pas en vivre moi-même de temps à autre ? Et puis, j’ai encore le droit de faire ce qu’il me plaît, je ne suis plus une enfant.
– Rah, oui… certes… Mais je suis censé assurer votre protection, s’il t’arrivait quelque chose de grave durant le voyage ce serait un véritable drame ! En as-tu seulement conscience ? »

Calliope me regarde sans répondre. Elle semble d’abord réfléchir à un contre-argument pour que je me résigne à accepter son voyage. Puis finalement, elle penche la tête, prend un air amusé et déclare :

« Bon, quand puis-je me mettre en route ? »

Bon… Inutile de vous dire qu’après moult arguments de plus en plus bancals de ma part, Calliope finit par avoir gain de cause. Mais, après tout, il est bien vrai que les muses sont entièrement libres de quitter le palais quand bon leur semble, pour les raisons et la durée de leur choix. Certaines prennent congé du Temple des Arts de manière relativement régulière… Mais que voulez-vous, je ne me vois pas les laisser sans protection. Surtout celles qui n’ont que rarement, voire jamais voyagé et qui ne sauraient garantir leur sécurité. Cela dit, même si Calliope entre dans cette dernière catégorie, je ne pouvais nullement occulter le fait que les deux combattants du Poème Forgé pourraient pleinement la défendre en cas de besoin.

Ainsi, dès le lendemain matin, après avoir informé A’kina et S’onej du périple qui les attendait et de la mission qui serait la leur, protéger Calliope, les trois compagnons se mirent en route. Aussi, la suite des événements m’a été rapportée par la muse de la poésie épique. Ne vous étonnez donc pas de mon absence durant cette aventure…

« Faites attention à vous et ne prenez aucun risque inconsidéré.
– Roh, J’hall, c’est bon. Je t’ai déjà dit que nous serions prudents.
– Je sais, mais rien ne m’interdit de m’inquiéter.
– C’est surtout qu’il nous serait difficile de t’en empêcher ! Enfin bref, quoi qu’il en soit, nous y allons. Nous nous reverrons d’ici trois jours si cela ne donne rien, sinon je te ferai parvenir un courrier. Souhaite-nous bonne chance.
– Si je pouvais vous souhaiter plus encore, je le ferais. Faites bon voyage.
– Merci ! On se revoit bientôt ! »

Après avoir étreint une dernière fois la muse et ses gardes du corps improvisés, je les laisse quitter le palais, inquiet de ce qui pourrait leur arriver…

Calliope, S’onej et A’kina cheminent tranquillement, s’éloignant du Temple des Arts à chacun de leur pas. La première s’accommode d’une gandoura de la blancheur du sable d’Iissry. Elle est en avant du groupe, servant de guide. Les deux combattants la suivent de près assurant sa protection des deux côtés. Ils ont chacun préservé les habits avec lesquels ils sont nés. En effet, chose curieuse, et néanmoins avantageuse, ils ne sont pas sujets à la brûlure du soleil et n’ont ainsi pas la nécessité de se vêtir autrement. Tout en se dirigeant vers l’est, à l’arrière du palais, les trois compagnons se lancent dans la discussion. C’est la muse qui, la première, prend la parole.

« Et bien, nous voilà partis pour l’aventure ! N’est-ce pas tout bonnement excitant ! Cela fait si longtemps que je n’avais pas eu d’occasions de voyager ! Qu’en pensez-vous tous les deux ?
– Nous sommes bien d’accord avec toi !
– C’est une expérience qui nous intrigue énormément !
– Ça nous changera des parties d’échec.
– Même si c’est un jeu passionnant.
– Mais tu ne nous as toujours pas dit pourquoi nous partions… »

La muse s’arrête soudain et se tourne vers ses protecteurs.

« Vous plaisantez ? J’hall ne vous a rien dit ?
– Il nous a juste expliqué que tu souhaitais entreprendre une quête et que nous te servirions de garde du corps.
– Ahahah, mais il est impossible celui-là ! Je crois qu’à notre retour je lui toucherai quelques mots. Il faut vraiment qu’il apprenne à être moins étourdi. Enfin bref, ce qui est fait est fait… Ou plutôt, ce qui n’est pas fait en l’occurrence. Je vais vous expliquer… »

Profitant ainsi du début de leur voyage, Calliope put informer S’onej et A’kina de la raison de leur départ. Évoquant avec précision ce qu’elle avait pu découvrir à leur lecture, elle put leur confier ce dont elle m’avait précédemment entretenu. Elle dut faire face aux nombreuses interrogations des deux jeunes gens : inquiétude quant à ce qu’il pourrait advenir d’eux, curiosité au sujet de l’origine probable de la maladie, excitation concernant la possibilité de changer de forme. Ils passèrent ainsi un long moment de leur matinée à échanger sur le sujet. Elle leur parla aussi brièvement de la guilde des métamorphes, n’en partageant guère plus que ce que j’ai pu vous conter plus tôt. Mais alors que le calme était retombé, un appel au secours se fit entendre dans les fourrés de la forêt toute proche…

Sans attendre, Calliope s’apprête à courir en direction des cris. S’onej s’interpose.

« Si danger il y a, il est hors de question que tu y ailles. Laisse-nous nous en occuper.
– Vous ne pouvez pas non plus m’abandonner sans protection ici ! Et vous ne serez peut-être pas trop de deux pour venir en aide à cet inconnu. Donc je vous accompagne !
– Elle n’a pas tort, S’onej. Et de toute façon, nous n’avons pas le temps d’attendre, un innocent est possiblement aux prises avec un animal sauvage. Dépêchons ! »

Nos compagnons s’élancent ensemble. Calliope, ayant des capacités physiques moindres que ses deux protecteurs magiques, se fait cependant vite distancer. Aussi, S’onej interrompt-il sa course pour l’attendre tandis qu’A’kina s’engouffre entre les arbres. Lorsqu’ils y pénètrent à leur tour, la demoiselle vampire n’est déjà plus en vue. L’archer et la muse avancent doucement, sans mots dire et cherchant à être les plus silencieux possible. Malgré l’épaisse obscurité, les rayons de soleil filtrés par les feuillages réussissent à rendre l’orée de ces bois suffisamment éclairée pour observer les alentours. Du coin de son œil expert, S’onej aperçoit un éclat de lumière sur leur gauche. Soudain, A’kina surgit en leur direction. S’étant propulsée vers l’arrière, elle est maintenant dos à eux. Elle prend la parole, consciente de la présence de ses deux compagnons.

« C’est un piège ! Ce sont des bandits de grands chemins ! J’ai réussi à mettre à terre l’un d’entre eux lorsqu’il a voulu m’égorger, mais les autres se sont cachés. Il devrait en rester trois. »

Au moment où A’kina termine sa phrase, un trait d’arbalète file droit vers sa tête. D’un mouvement de dague, elle réussit à le dévier, mais celui-ci se plante dans son épaule, lui arrachant un cri de douleur. Dans le même instant, S’onej bande son arc et tire une flèche de glace en direction de l’attaquant. Celui-ci, moins réactif, est cueilli au cœur par le projectile et s’effondre dans un râle sonore. Le guerrier-poème fait alors volte-face pour laisser filer un autre trait givré dans la gorge d’un des assaillants qui pensait profiter de la confusion pour les contourner et se saisir de Calliope. C’était sans compter sur l’ouïe fine de notre archer. A’kina reprend la parole.

« Si je ne me trompe pas, il en reste un.
– Vous avez parfaitement raison, demoiselle ! »

La voix, provenant des fourrés à droite, fut accompagnée de l’apparition du dernier bandit. Sans attendre, S’onej propulsa un projectile vers ce nouvel ennemi. À la grande stupéfaction de nos compagnons, la glace vola en éclat en atteignant son torse.

« Ahahah, vous pensiez véritablement me vaincre ainsi ‽ Vous êtes pitoyables ! J’ai pu vous voir à l’œuvre tandis que vous mettiez à mort ces idiots fraîchement recrutés – d’ailleurs, j’vous remercie pas pour ça, j’vais devoir en changer encore une fois. Cependant, j’ai pu constater qu’vous n’étiez aucunement un danger pour moi. Je vais donc prendre mon temps et vous mettre à mort un à un avant de me saisir de vos biens ! »

Légèrement agacé d’avoir ainsi échoué à mettre à terre un simple brigand, S’onej réitère son offensive. Il décoche une nouvelle flèche ayant pour cible la tête du malandrin. L’attaque est rapide. Le bandit ne bouge pas. Il n’aura pas le temps d’esquiver, impossible pour lui de réagir à temps… Cependant, à la grande stupéfaction de l’assistance, la zone de son visage visée par l’archer prend soudainement une teinte grise. Le trait de glace s’y brise en mille éclats, ne laissant pas la moindre blessure sur la peau pâle revenue à la normale. S’onej s’étonne :

« C’était quoi ça ?
– Ça ? C’était le pouvoir qui va m’permettre de vous envoyer dans l’autre monde ! »

A’kina surgit soudain derrière le bandit et lui plante ses deux dagues dans le creux de son dos afin d’attaquer la colonne vertébrale… Ou du moins, est-ce là son intention, car une fois de plus la peau de l’homme amortit l’assaut, telle une armure impénétrable. Celui-ci tourne son regard vers la vampire.

« Eh bien ? Ce n’est pas très fair-play d’attaquer par-derrière… »

Tout en prononçant ces mots et avant qu’A’kina n’ait pu réagir, le bandit lui envoie son bras dans le visage. La guerrière n’a que le temps de se reculer maladroitement, la main du malandrin lui éraflant la joue droite. La sensation dure, grise et froide sur sa peau lui fait soudain saisir la signification de cette mascarade. Effectuant un saut en arrière pour se mettre hors d’atteinte, elle s’exclame :

« C’est un semi-élémentaire de roche !
– Roh, vous n’êtes pas très amusante mademoiselle ! Vous gâchez le plaisir des autres participants… »

Le sourire cynique qu’il affiche en dit long sur l’assurance qu’il ressent. C’est sans compter sur l’idée simpliste et soudaine de S’onej.

« A’kina ! On l’assaille ! »

S’onej s’élance et tourne autour du bandit en lui envoyant régulièrement des flèches de glace que celui-ci intercepte en laissant échapper un rire agaçant. Le prince des glaces reprend :

« Si son armure reste impénétrable à nos assauts… »

A’kina entre dans la danse, assénant autant que possible des coups de dague au malandrin. Il commence à laisser transparaître quelques difficultés à tout intercepter et, cessant de rire, se concentre plus qu’il ne l’aurait, semble-t-il, souhaité.

« …il nous suffit de le décontenancer suffisamment… »

S’onej laisse partir un nouveau trait de glace en direction du bras de leur adversaire.

« …pour le toucher avant qu’il n’ait pu se protéger… »

La flèche de glace ouvre une plaie sanglante dans l’épiderme du bras visé. Le bandit glapit soudain rageusement. Ayant des difficultés à réagir aussi vite que nécessaire, A’kina lui entaille en partie le torse.

« Ça fonctionne, bien joué S’onej !
– Continuons, il va finir par s’épuiser ! »

Le bandit commence à lancer des regards apeurés autour de lui, comprenant qu’il se trouve à présent en mauvaise posture. Il s’exclame soudain, alors que les blessures superficielles grimpent en nombre.

« Non, arrêtez, j’vous laisse partir, j’plaisantais !
– Trop aimable de ta part, mais au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, c’est à nous de choisir si nous préférons t’autoriser à déguerpir ou pas. Et à mon humble avis, permettre à un brigand de ton espèce avec un tel pouvoir s’enfuir, c’est mettre en danger n’importe quel voyageur ne pouvant pas se défendre. Donc deux solutions s’offrent à nous. La première est de t’envoyer rejoindre tes copains dans l’autre monde. La seconde est de te blesser suffisamment pour t’interdire le moindre déplacement et ainsi faciliter ton transport jusqu’à un endroit où tu pourras être enfermé.
– Non ! Je plaisantais, j’vous dis ! Ne me tuez pas ! Laissez-moi partir, je n’attaquerai plus personne ! Aïe ! Arrêtez de vous acharner sur moi !
– On va plutôt continuer jusqu’à ce que tu sois incapable de te mouvoir. Ensuite, on avisera entre ta mort ou ton emprisonnement.
– Aïe ! Sérieusement, cessez ça, j’ai des difficultés à contrôler mon pouvoir quand je suis… Aïe ! Quand je suis en état de stress !!!
– On a remarqué, ne t’en fais pas. C’est d’ailleurs le but recherché.
– Mais non, idiot ! Je ne parle… Aïe, mais bordel, arrêtez, ça fait mal ! Je ne parle pas de la difficulté pour intercepter vos attaques, mais plutôt du fait que j’ai du mal à contenir mon pouvoir ! »

Alors que le malandrin vient de finir sa phrase, S’onej prend conscience que les deux jambes de celui-ci sont complètement prises dans la roche. Le peu d’espace visible de sa peau se montre déjà figé dans la pierre. A’kina vise à nouveau le brigand au visage et lui entaille profondément la joue gauche. Dans un cri de douleur, il écarquille soudain de grands yeux terrifiés.

« A’kina, arrête de le frapper ! Il ne contrôle plus son pouvoir, regarde… »

Le cri du semi-élémentaire prend soudain des allures de hurlement effrayé. Son torse est maintenant figé dans la roche, ses bras suivant très rapidement. Enfin, son crâne finit par se faire engloutir par son propre pouvoir scellant sa voix dans la pierre. Le silence s’installe. Après un court instant, Calliope, s’étant approchée, déclare :

« C’est sans doute la première fois que je vois une œuvre de sculpture et l’artiste de celle-ci ne faire qu’un, avec autant de perfection…
– Je pense que nous pouvons rengainer et nous remettre en route. Il ne risque plus de nous causer d’ennui… »

Sur cette dernière tirade d’A’kina, visiblement décontenancée, autant que peut l’être S’onej, ils s’éloignent des trois cadavres et de la statue, destinée à décorer les lieux à jamais. Ils sortent de la forêt et Calliope prend la parole.

« Je suis bien heureuse d’avoir entrepris ce voyage avec vous, j’ai déjà une très bonne source d’inspiration pour mes futurs poèmes ! Aller, dépêchons ! Avec un peu de chance, nous serons arrivés pour l’heure du repas ! Ah et, A’kina, je vais soigner ton épaule en chemin, j’ai emporté une trousse de premiers secours pour ce genre de situation. »

La décontraction de la muse étonnait nos deux guerriers. Tour à tour, ils jetaient régulièrement des coups d’œil vers l’arrière, s’attendant à voir surgir le bandit prêt à se venger. Mais il n’en était rien. S’onej et A’kina eurent quelques difficultés à assimiler cet état de fait : ils avaient gagné un combat sans tuer leur adversaire. Ils n’avaient pas pensé un seul instant qu’il leur serait possible que cela se termine ainsi. Suivant Calliope, ils poursuivirent leur route en silence. Quelques heures après, alors que leurs esprits étaient de nouveau absorbés par la raison de leur voyage, ils arrivèrent à destination…

Au centre de trois gigantesques monolithes naturels s’élève le sanctuaire des métamorphes. Sorte de grand manoir posé sur le sable tiède à quelques dizaines de mètres à peine des arbres de Mistriam, cette bâtisse a de quoi ravir le regard. À proximité, un chemin de roches plates mène au cœur de la forêt, chez les elfes. Entre ses murs de pierres taillées grises, ses colonnes de granit rouge et ses arches décoratives de marbre blanc, se dresse une porte massive en escherium.

Ayant monté les marches conduisant à cette entrée, S’onej et A’kina à sa suite, Calliope use du heurtoir pour signaler leur présence. Après un court instant de silence, une voix se fait entendre.

« Me voici, me voilà ! »

La porte s’ouvre.

« Bonjour, bonjour ! Que puis-je pour… Calliope ‽ Mais quelle belle surprise !
– Bonjour, Romah ! Je suis heureuse de te revoir ! »

Un homme de haute stature et d’une prestance digne d’un gentilhomme se tient devant eux. Ses courts cheveux de jais sont rabattus vers l’arrière. Il porte une toge beige. Des imprimés noirs et abstraits décorent les extrémités du vêtement. Son regard est amical et rassurant. Il les accueille avec un immense sourire.

« Dis-moi donc, que me vaut l’honneur de ta présence ? Si j’avais été informé de ta visite, j’aurais fait préparer un grand banquet !
– Ahah, je le sais bien, c’est pour ça que je ne t’ai pas prévenu ! Tu en fais toujours de trop dans de telles conditions ! Mais laisse-moi te présenter mes compagnons : S’onej et A’kina. Ils sont une partie du Poème Forgé qu’a créé J’hall et la raison de notre venue. S’onej, A’kina, voici le grand maître de la guilde des métamorphes : Romah Nuo.
– Ravi de vous rencontrer jeunes gens !
– Nous de même.
– Allons, allons, entrez donc, nous échangerons plus plaisamment autour d’un bon repas ! »

Le grand maître s’écarte de l’embrasure de la porte, laissant les habitants des Arts pénétrer dans la demeure. Une fois le battant refermé, l’homme les guide jusqu’à la salle à manger. C’est une pièce de taille raisonnable. Une longue table recouverte d’une nappe bleue et pouvant accueillir près d’une trentaine de convives y prend place en son centre. Des tableaux représentant des humains et des elfes aux côtés d’une créature spécifique à chacun égaient les murs. Le nom de chacun d’entre eux est noté sur une plaque dorée fixée sous le cadre. L’on peut y apercevoir un homme de haute stature accompagné d’un serpent ; une elfe aux yeux couleur ambre, une minuscule dryade des bois sur son épaule ; une femme aux sombres cheveux noirs de jais avec un corbeau volant en arrière-plan ; Romah lui-même, le bras en avant tel un perchoir, un faucon posé dessus.

Le majordome de la maison entre soudainement dans la pièce. Romah l’interpelle.

« Ah ! Gaston, vous tombez à point nommé comme toujours ! Pourriez-vous faire venir de la cuisine de quoi nous sustenter, mes invités et moi-même ?
– Le repas est en cours d’acheminement, Monsieur.
– Merveilleux ! Heureusement que vous êtes là, vous avez toujours une longueur d’avance sur moi !
– Je sais Monsieur, je sais. Puis-je disposer ?
– Bien évidemment, je vous appellerai si nous avons à nouveau besoin de vos services.
– Je serai déjà présent à ce moment, Monsieur. À plus tard, Monsieur. »

Tour à tour, il salue les invités en se penchant légèrement vers l’avant.

« Mesdames. Monsieur. »

Enfin, le dénommé Gaston s’éloigne. Calliope prend la parole.

« Ton majordome semble vraiment sympathique.
– Il l’est sans conteste ! Gaston est un métamorphe lui aussi. Il a appris à revêtir une forme démoniaque sans être un démon pour autant. Il est à la fois mon majordome et mon garde du corps particulier, encore que, il vous le dira lui-même, cela reste superflu. Je sais très bien me défendre par mes propres moyens. J’ai quelques subterfuges qui remplacent une épée. Son rôle de protecteur n’est effectif que lorsque j’ai grand besoin de me reposer !
– Attendons-nous d’autres personnes pour le repas ?
– Pas aujourd’hui. Les membres de la guilde séjournent ici durant nos semaines de réunions. Et celle-ci n’en est pas une. Seul Gaston, sa femme – notre cuisinière par ailleurs, vous verrez, elle est excellemment douée ! – et moi-même vivons au manoir de manière permanente.
– Et ils ne mangeront pas en notre compagnie ?
– Ahah, non ! J’ai bien souvent essayé de les convaincre de se joindre à moi, mais ils préfèrent leur tranquillité de couple, et je ne peux les blâmer pour ça !
– Non évidemment. »

Aussi soudainement que Gaston et alors que les convives s’attablent tout juste, une femme pénètre dans la pièce, précédée par un chariot pour les plats. Elle dépose face à chacun une assiette de mets colorés et raffinés. Non moins brusquement, elle s’en retourne rejoindre son mari sans avoir laissé le temps à nos compagnons de la remercier pour le repas.

« Veuillez l’excuser, elle est plutôt timide. Mais je vous en prie, régalez-vous ! Il serait dommage de ne pas apprécier ses qualités de cuisinière tant que c’est encore chaud ! »

Durant ce repas, Calliope et Romah échangèrent sur divers sujets leur tenant à cœur. S’onej et A’kina restèrent à l’écoute de ce qui se disait, curieux et passionnés par les thèmes abordés. Romah leur parla des différents métamorphes, aussi bien membres de la guilde qu’extérieurs à celle-ci. Il orienta notamment ses propos vers les dragons, possédant naturellement la faculté de prendre une forme humanoïde ; les anges et les démons qui, eux, naissaient humains ; le Vorondil – oui, moi – capable de revêtir trois apparences. Il partagea également le fruit de ses recherches avec ses interlocuteurs du moment, trop content de trouver oreilles attentives. Il leur déclara qu’aujourd’hui il pouvait clairement distinguer trois genres et trois natures de métamorphose – même s’il n’excluait pas l’éventualité d’en découvrir des nouvelles plus tard…

« Nous avons les métamorphes de naissance, tels que les dragons dont je vous parlais tout à l’heure. Ensuite viennent ceux qui développent leur don par l’apprentissage, car, oui, il est possible d’acquérir pareille capacité de cette manière. D’après mes recherches, il faut cependant être prédisposé à cela. Enfin, nous avons les change-formes par malédiction ou sortilège. La plupart du temps, cette métamorphose est non voulue, incontrôlable et inaltérable, mais il s’avère tout de même envisageable d’y réchapper et d’en faire son pouvoir si notre volonté est suffisamment forte. Ces trois genres de métamorphose sont, selon moi, les seuls existantes – du moins si l’on ne prend pas en compte l’évolution du corps lorsqu’on grandi et vieilli ou même la mutation d’une chenille en papillon. J’aborde bien ici les sujets de métamorphose magiques.
– Tu disais qu’il y avait également trois natures, quelles sont-elles ?
– Tout bonnement animal, végétal et minéral. Les transformations animales sont les plus courantes évidemment et généralement celles que l’on retrouve le plus en tant que trait racial. Celles qui sont végétales sont plus rares et sont plutôt une particularité des habitants des forêts. Et enfin les métamorphoses minérales, que l’on attribue avant tout aux semi-élémentaires – les élémentaires intégraux n’étant pas des métamorphes en cela que leur forme élémentaire est leur seule apparence, à quelques exceptions près. Cette dernière est la plus difficile à maîtriser, même pour ceux qui naissent avec. Nombreux sont ceux à avoir délaissé leur humanité pour leur autre corps. Certains se font entièrement posséder par leur seconde nature, au point d’en mourir.
– Ah ça, je le crois sans problème ! Nous y avons été confrontés pas plus tard que ce matin, alors que nous étions déjà en chemin pour venir ici.
– Vraiment ? Raconte-moi donc ! »

Calliope expose, avec force détails, la confrontation entre eux et les bandits, rendant instinctivement ce périple plus épique qu’il ne l’est. Après que la muse ait conclut sur la statufication du malandrin, le grand maître des métamorphes reprend la parole.

« Effectivement, c’est bien un cas tel que je le présentais avant ton récit. C’est dommage d’avoir usé de son pouvoir de la mauvaise façon, quand on voit ce qui lui est arrivé au bout du compte. Enfin bon, il l’aura cherché, je ne vais pas pleurer sur le sort d’un vulgaire brigand ! Quant à vous deux, vous êtes des guerriers incroyables ! Venir à bout de quatre ennemis après seulement trois semaines de vie, voilà un exploit qui mériterait bien un poème ! »

Il glisse un clin d’œil à destination de la muse de la poésie épique qui lui retourne un sourire en affirmant que cela était déjà dans ses intentions. Elle poursuit ainsi :

« En revanche, ils ont beau être des combattants formidables, les strophes qui les composent, leurs gènes pour ainsi dire, s’affaiblissent. Plus précisément, il s’efface. Et si nous sommes venus ici, c’est principalement parce que nous sommes convaincus que tu peux les aider.
– Je suis, certes, amateur d’œuvres versifiées, mais de là à pouvoir soigner deux poèmes vivants d’un mal qui les dévore de l’intérieur… Qu’attends-tu donc de moi ?
– Pour commencer, sache que je ne t’aurais pas dérangé si la raison n’était pas valable. Leur guérison a de fortes chances d’être liée à la métamorphose. Pour être claire, les strophes souffrantes font état d’une apparence alternative qu’ils sont censés posséder. Selon moi, s’ils réussissent à revêtir cette forme, cela les soignera.
– Cela semble avoir une certaine logique… Bien évidemment, je serai ravi de vous y aider, mais je ne promets rien… »

Il se tourne vers S’onej et A’kina.

« Vous êtes unique. Votre existence est sans commune mesure, et pour cause : vous êtes les seuls poèmes vivants d’Eternera, à ma connaissance. Il va sans dire que cela peut éventuellement venir compléter mes recherches sur la métamorphose. Rien ne prouve en effet que vous puissiez être qualifié d’un des trois genres dont j’ai fait état et rien ne permet d’affirmer que votre transformation sera d’une des trois natures connues. Si vous n’appartenez pas à une de ces catégories, je ne peux vous assurer de la réussite de mon aide. Maintenant que cela est dit, si vous l’acceptez, je vous l’offre volontiers. Il vous faudra seulement consentir au fait que je puisse être amené à abandonner. Si je déclare clairement que je ne peux finalement rien faire pour vous, je vous prierai de ne pas insister. Alors, quelle est votre décision ? »

La vampire et l’archer échangent un rapide regard, avant de répondre :

« Nous sommes prêts à tenter l’expérience.
– De toute façon, nous n’avons actuellement pas d’autres solutions.
– Très bien. Alors, suivez-moi. »

Romah se lève et quitte la salle à manger, suivi par ses invités. Il les mène à travers les couloirs jusqu’à se rendre dans une cour intérieure au manoir. Un monolithe, semblable à ceux entourant le bâtiment, mais en dimension réduite, se tient au cœur du terrain. Quelques arbres feuillus et biscornus égaient les lieux, près des murs. Le grand maître s’arrête au centre et se tourne vers les deux combattants.

« Dans un premier temps, nous allons nous efforcer de découvrir quel genre de change-forme vous êtes, toujours en supposant qu’elle ne diffère pas de celles mises en avant par mes recherches.
– Et pourquoi nous avoir amenés ici ?
– J’y viens, un peu de patience. Il me faut être minutieux et séquentiel pour vous aider au mieux et l’une des étapes nécessite notre présence en extérieur… Donc, je pense que nous pouvons directement délaisser la métamorphose par apprentissage. Cette catégorie ne s’applique qu’à ceux qui n’ont, à première vue, rien les destinant à la maîtrise de ce pouvoir. Ce sont généralement des êtres détenant des capacités magiques. Ils sont caractérisés par une quelconque affiliation avec un animal qui leur est proche et vers lequel ils tourneront instinctivement leur espérance de transformation. Il nous reste dès lors les métamorphoses par sortilège et de naissance…
– Qu’est-ce qui semble le plus plausible selon vous ?
– Il y a autant de chance pour l’un que pour l’autre… Calliope, quand tu as lu en eux, as-tu perçu une phrase similaire à un ordre ou une incantation ? »

La muse, restée en retrait depuis leur arrivée dans la cour, prend un instant de réflexion avant de répondre.

« Non, il ne me semble pas. Tout ce que j’ai pu découvrir, ce sont des références à une seconde apparence, qualifiée de forme scellée. Les vers étaient trop abîmés pour en déchiffrer davantage.
– Je vois… Il est probable qu’une formule soit gravée en vous, jeunes gens, et qu’il suffise de la prononcer pour forcer votre transformation. Mais il va nous être impossible de la deviner, les combinaisons de mots étant infinies. Et si, même en lisant en vous, Calliope n’a pu trouver cette incantation, ce n’est pas de ce côté qu’il faut enquêter.
– Il ne nous reste plus que la métamorphose de naissance alors ?
– Exactement. Et c’est là où nous allons faire face à une nouvelle difficulté. En temps normal, un métamorphe de naissance acquiert la capacité de changer d’apparence comme lorsqu’on apprend à marcher en étant enfant ou que nous découvrons comment manger par nous même. Si vous appartenez bien à cette catégorie, vous devriez développer naturellement cette compétence avec les années. Malheureusement, la maladie qui vous ronge risque de rendre cela impossible… Selon moi, il n’y a qu’une seule solution, en dehors de s’essayer à trouver une incantation adéquate. Ce serait de provoquer votre métamorphose. Il y a trois façons d’agir : vous placer en état de stress important, vous mettre en compétition ou vous forcer à faire face à une situation de danger dans laquelle votre vie est en jeu. »

Romah se tait un instant. Il prend un air pensif. Ni S’onej, ni A’kina n’osent l’interrompre. Calliope continue à les observer, en retrait. Enfin, le grand métamorphe lève les yeux. Il toise du regard les deux poèmes vivants, avant de poursuivre.

« Dans la situation actuelle, j’aurais bien du mal à vous imposer le ressenti du stress. Vous êtes déjà bien trop en confiance face à moi. Et je n’ai pas l’intention de vous mettre en danger de mort, je risquerai d’être celui qui y laisserait sa peau ! Ahah !… Hum… Bien. Donc, tournons-nous vers la compétition. Je vais utiliser mes pouvoirs et vous attaquer. Vous avez l’interdiction d’user de vos armes. Votre objectif est de m’éviter et de me maîtriser. Cette petite expérience suffira à me faire comprendre si je peux vous aider ou si je dois me contenter de vous conseiller. Ai-je été clair ?
– Oui !
– Alors, allons-y ! »

Alors que la demoiselle vampire fait voler ses dagues en fumée et que le prince des glaces laisse fondre à néant son arc, Romah s’accroupit. Les combattants se placent en position de défense, côte à côte, aux aguets s’attendant à ce que le grand maître se jette sur eux dans une quelconque forme. Il s’élance. A’kina et S’onej se prépare à esquiver. Ils n’ont cependant que le temps d’apercevoir une silhouette ailée s’élever dans les cieux avant de le perdre de vue. Levant le regard, ils se retrouvent éblouis par l’astre enflammé qui les surplombe, ne sachant où dénicher leur adversaire. Enfin, A’kina le perçoit.

« Là ! Le point noir au centre du soleil ! Il pique vers nous !
– Il est rapide. Il faut attendre le dernier moment pour nous séparer et ainsi l’esquiver. Sinon il aura la possibilité de changer de direction et d’atteindre l’un d’entre nous.
– Tu as raison, fais le décompte.
– Ok. À trois. Un… deux… t… »

Leur adversaire gagne soudainement en vitesse. Un éclat lumineux en sa direction éblouit nos compagnons.

« Trois ! Aaaahhh !
– Aïe ! »

Alors que S’onej et A’kina s’étaient précipités à l’opposé l’un de l’autre, une force les retient et ils s’écroulent soudainement à terre. Tournant leur regard en arrière, ils peuvent dès lors constater, incrédule, la situation inattendue qui est la leur. La longue veste noire de la vampire et le manteau blanc de l’archer sont tous deux maintenus au sol par une lance plantée en eux. Sous leurs yeux, l’arme d’hast se déforme pour finalement laisser place à Romah qui s’éloigne des vêtements des deux combattants, nonchalamment. S’onej s’exclame :

« C… comment avez-vous fait ça ‽
– J’ai simplement usé de mes capacités de métamorphe jeune homme.
– Mais… vous vous êtes changé en oiseau puis en… en lance !
– Oui. Et ?
– Vous nous aviez parlé de métamorphose animale, végétale et minérale. Pas d’arme… Et vous n’aviez pas mentionné la possibilité de prendre plusieurs formes différentes !
– Quand on entre en compétition, il faut s’attendre à tout. Et lorsqu’une solution d’action nous semble logique alors qu’on ne connaît pas les capacités de l’adversaire, c’est que nous sommes dans l’erreur. Je sais ce que vous pensiez en me voyant ainsi descendre vers vous avec une telle vitesse. Vous vous disiez qu’il vous suffirait de m’éviter au tout dernier moment. Mais votre manque de désir de vaincre en compétition vous a perdu. Quant à mes transformations, sans rentrer dans les détails, j’ai suffisamment d’expérience pour avoir appris à prendre plusieurs apparences. Par ailleurs, quand je deviens une lance, je ne suis fait que de métal. C’est mon contrôle plus poussé de la nature minérale qui me permet de revêtir une forme plus… intelligente qu’un simple caillou. Je ne suis pas grand maître des métamorphes pour rien.
– Vous maîtrisez d’autres métamorphoses ?
– Vous le saurez bien assez tôt, jeunes gens. En position, je vais de nouveau vous attaquer ! »

Semble-t-il vexé d’avoir été vaincu aussi bêtement, les deux combattants se replacent côté à côté dans l’espérance que Romah recommencera la même attaque. Il pense ainsi montrer au métamorphe que sa technique ne peut fonctionner à tous les coups. Le grand maître s’envole. S’onej use de ses yeux perçants pour ne pas le perdre de vue à nouveau.

« Il réitère ce qu’il a fait juste avant, cette fois-ci on va l’esquiver. Dès qu’il sera planté au sol, il nous suffira de l’empoigner pour l’empêcher de se déplacer.
– Comme tout à l’heure, j’attends ton signal.
– D’accord A’kina. Prépare-toi… Bientôt… Presque… Maintenant ! »

Un éclair d’acier les frôle et vient se planter dans la terre tendre. Sans attendre, S’onej et A’kina se jette sur Romah et l’enserre. Il pense l’avoir maîtrisé, mais soudainement l’épaisseur de l’arme commence à augmenter. Elle double, quadruple, sextuple, encore et encore. Dans le même temps, le métal devient écorce. Finalement, les guerriers-poèmes s’éloignent et se retrouvent face à un chêne de belle taille.

« Donc il a aussi une forme végétale…
– Ce n’est pas très fair-play de votre part Romah. Quel intérêt de combattre un arbre ? Nous n’avons plus besoin de vous maîtriser vu que vous ne bougez pas…
– Mais qu… ‽ »

Une racine, surgie du sol, s’enroule autour de la jambe de la vampire. Elle est brusquement soulevée et envoyée dans les airs. S’onej se précipite pour la réceptionner. Une fois qu’elle est de nouveau sur pied, les deux combattants de retourne pour faire face à… rien. L’arbre n’est plus là. Calliope, adossée au mur, rit allégrement. Restant statiques, ils cherchent Romah du regard dans le ciel. C’est finalement A’kina qui le retrouve… au sol… derrière eux… planté dans leurs vêtements.

« Oh non, pas encore ! Comment avez-vous fait ‽ »

Romah reprend forme humaine et commence à rire avant de s’expliquer.

« J’ai simplement profité de la confusion qui vous habitait lorsque S’onej est venu te réceptionner ! Je me suis envolé et j’ai piqué derrière vous pour vous piéger. Cela fait déjà un moment que j’attends que vous me repériez.
– Vous êtes certain que votre entraînement va nous aider ?
– Non, je vous l’ai dit. Cependant, je peux étudier vos réactions au fur et à mesure. Nous allons continuer notre petite séance et au terme de celle-ci, je vous donnerai mon avis sur la meilleure façon pour vous de prendre votre seconde forme. »

Ainsi, durant plusieurs heures, les trois compagnons s’entraînèrent. Romah ne ménagea pas les deux jeunes combattants, encore inexpérimentés malgré leur capacité innée à guerroyer. Ceux-ci n’eurent jamais le dessus sur le maître. Changeant continuellement de technique d’approche, il sut les bloquer à chaque essai. Enfin, après une dernière tentative infructueuse d’échapper à Romah, tentative au cours de laquelle ils se retrouvèrent dos à dos enserrés par une racine mouvante, les guerriers-poèmes déclarèrent forfait, avouant être bien trop fatigué pour poursuivre. Le grand métamorphe mit donc fin à leur petit jeu, affirmant lui-même avoir hâte de s’asseoir dans son fauteuil favori. Ils terminèrent la journée en échangeant sur divers sujets, en partageant un nouveau repas et en veillant tard après le crépuscule pour écouter Calliope leur conter des récits épiques. Enfin, Romah les ayant invités à passer la nuit au manoir les guida jusqu’à leur chambre. Il précisa à S’onej et A’kina qu’il leur confierait le lendemain ses conseils vis-à-vis de leur seconde forme…

Le soleil est levé depuis plusieurs heures. Calliope et Romah discutent tranquillement face à une tasse de thé dans la salle à manger. Les combattants finissent leurs heures de sommeil, ayant pour la première fois depuis leur naissance eu besoin de dormir afin de récupérer de l’entraînement fatigant de la veille.

« Tu ne peux donc pas les aider ?
– Non, Calliope, je suis navré. J’ai passé la nuit à feuilleter les documents résultants de mes recherches, à prendre de nouvelles notes sur ce que j’ai pu apprendre de nos deux jeunes amis et à entrecouper tout cela dans l’espoir de trouver une solution. Mais il est évident que la compétition ne les impressionne pas le moins du monde. Ils ne voient ça que comme un passe-temps. Ils sont un peu enfantins dans leur manière d’agir, ce qui au fond n’est pas si étonnant que ça. Ils sont nés depuis peu après tout. Au final, il ne reste qu’une solution envisageable pour qu’ils finissent par trouver en eux la volonté suffisante pour prendre cette nouvelle apparence.
– Tu veux parler de cette incantation à laquelle tu faisais référence hier ? Ça va être horriblement difficile de la découvrir sans rien pour guider nos recherches…
– Non, non, je t’arrête tout de suite. Bien évidemment, si nous avions cette formule, nous pourrions les forcer à se métamorphoser, mais ce n’est pas ce à quoi je pensais. En réalité, c’est à la fois simple et compliqué. C’est aisé, car cela se définit en trois mots, et complexe, car c’est une solution dangereuse. Ils doivent risquer leur vie. Tout ce que je peux leur conseiller, c’est de parcourir le monde à la recherche de défis à relever, des épreuves mortelles. Et peut-être alors auront-ils la chance de déverrouiller leur pouvoir de métamorphe.
– Dans ce cas, c’est ce que nous ferons. »

S’onej et A’kina se tiennent dans l’encadrement de la porte, à l’entrée de la salle. Ils ont écouté la discussion et assimilé les suggestions de Romah. A’kina reprend.

« Nous allons, dans un premier temps, rentrer au Temple des Arts…
– …afin d’en informer, J’hall…
– …Nous partirons ensuite…
– …afin de voyager et de trouver le défi qui nous sauvera…
– …Quand nous serons soignés…
– …nous reviendrons vous voir…
– …pour vous montrer de quoi nous sommes capables ! »

Les deux combattants sourient, semble-t-il amusé. Romah les sent confiants et pleins de volonté. Il comprend qu’ils pourront réussir… À moins qu’ils ne cherchent qu’à rassurer Calliope…

« Je suis ravi de vous voir prêt à affronter ce monde qui nous entoure ! Je suis certain que vous apprendrez à maîtriser vos métamorphoses bien plus tôt que vous ne pouvez l’imaginer ! »

Après que nos quatre amis eurent partagé un dernier repas ensemble, les trois voyageurs repartirent en direction du Temple des Arts, promettant à Romah de lui communiquer des nouvelles au plus vite. Ils cheminèrent deux heures durant. Calliope voyait ses compagnons d’aventure pensifs et soucieux. Leur visage s’assombrissait à chaque pas. La muse comprit que, malgré la bonne volonté et l’apparent optimiste qu’ils avaient témoigné au manoir des métamorphes, S’onej et A’kina n’en restaient pas moins inquiets de ce que l’avenir pouvait leur réserver. Elle prit donc, posément, le temps de les rassurer et de leur faire retrouver confiance. Nul, au Temple des Arts, ne les abandonnerait, à commencer par moi, J’hall, leur créateur et, par extension, leur père. Calliope cherchait à compléter son discours lorsqu’un cri retentit au loin…

« Qu’est-ce que… ?
– Là-bas ! »

S’onej, le regard aiguisé, montre du doigt une silhouette vers l’avant. Derrière les quelques nuages de poussière parcourant le désert court une femme, hurlant à plein poumon. Elle est poursuivie par un scorpion géant des sables, créature somme toute commune au sein de désert d’Iissry. Celle-ci n’est pas bien rapide, permettant à la jeune femme de la distancer, mais reste bien plus endurante. L’arthropode aura tôt fait de dévorer cette inconnue dès lors où celle-ci n’aura plus la force de fuir. A’kina s’exclame :

« S’onej, on fonce l’aider ! Calliope, assure-toi que cette femme te rejoigne et rassérène-la pendant que nous nous débarrassons de la bête ! »

Les combattants s’élancent. Ils croisent la jeune femme en route et lui disent de poursuivre jusqu’à rejoindre la muse. Une fois qu’ils sont arrivés face au scorpion, celui-ci s’arrête brusquement, sans doute surpris de voir des créatures courir vers lui au lieu de fuir. Il est maintenant sur ses gardes et fait régulièrement claquer ses pinces, avec pour but évident de tenter d’effrayer ces avortons qui ont permis à son déjeuner de disparaître. Profitant de l’immobilité de l’animal, S’onej arme son arc et laisse filer un trait de glace en sa direction. Celle-ci vient sectionner l’une des pattes de la créature qui émet pour l’occasion un cri grinçant à l’encontre de ses agresseurs. Mis en colère par l’action de l’archer, le scorpion se précipite vers lui avec la ferme intention de découvrir si sa chaire pouvait s’avérer savoureuse.

« S’onej ! Je vais l’attaquer au corps à corps et tenter de lui arracher d’autres pattes. Toi, essaie au mieux de détourner ses pinces et son dard pour qu’ils ne m’atteignent pas ! »

Sur ces paroles et sans attendre la réponse de son frère, A’kina s’élance vers l’arthropode. Elle harasse la bête en lui tournant autour et en donnant régulièrement des coups de dagues au niveau des articulations de ses membres, là où la chitine est plus fine. S’onej maintient le scorpion en respect, arrêtant les assauts du dard et les claquements des pinces avant que la vampire ne soit touchée. Lorsqu’A’kina réussi à lui soustraire une nouvelle patte, l’animal se détourne des guerriers-poèmes, abandonnant l’idée d’un repas facile. Le prince des glaces est vite rejoint par sa sœur.

Loin des reflets chitineux et de l’acide de l’arthropode, l’histoire se déroule autrement. Ainsi, à cet instant du récit, il nous faut revenir à un moment précis. Flashback et compagnie…

Calliope fait de grands signes à la demoiselle effrayée pour être certaine que celle-ci la rallie. Arrivée à hauteur de la muse et après un dernier coup d’œil en direction du scorpion pour s’assurer d’être hors de danger, elle s’effondre en larmes. Calliope s’approche et la prend dans ses bras pour la réconforter. Elle entame la conversation.

« Là, tout va bien. Vous êtes en sécurité. Mes compagnons sont d’excellents combattants. Ils vont occire cette bête et nous serons tranquilles. Quel est votre nom ?
– Je m’appelle Cryzalid… J’ai eu si peur ! Je vous dois tellement ! Sans vous, je n’aurais pas tenu bien longtemps et cette créature m’aurait…
– Séchez vos larmes. Soyez assurée que nul danger ne peut vous arriver à nos côtés. Par ailleurs, puis-je m’enquérir de la raison de votre présence, seule dans le désert, un scorpion géant à votre poursuite ?
– Je… Je suis aventurière… Enfin, pas vraiment… Je suis partie à l’aventure il y a une semaine… Je voulais découvrir le monde… Mais je ne suis visiblement pas préparée à ce que je peux y rencontrer…
– Ce n’est pas grave, cela s’apprend. Mais il est vrai que vous auriez dû vous trouver des compagnons de route expérimentés. Vous avez pris de très gros risques en vous engageant ainsi en solitaire dans cette folle escapade.
– Vous m’autoriseriez à vous accompagner ?
– Volontiers, mais nous ne sommes pas aventurier pour autant. Nous revenons d’une visite chez un ami et nous rentrons au Temple des Arts.
– Oh, donc vous n’étiez pas sur les traces du sable rouge ?
– Comment ? De quoi parlez-v… ? »

Calliope observe le sable en direction du combat qui agite les guerriers-poèmes face au scorpion. Alors que la blancheur éclatante des dunes d’Iissry semble s’étendre partout ailleurs, des zones de sables rouge-orangé perturbent cette uniformité. La muse aperçoit soudainement l’une de ces tâches former une longue traînée se dirigeant vers S’onej et A’kina. Calliope ne connaît qu’une seule chose pouvant être à l’origine de cet étonnant phénomène. Mais il est normalement impensable de retrouver cela ici… Il n’y a cependant pas de risque à prendre, il faut les prévenir…

L’incroyable se produit auprès des combattants. Alors que le scorpion commence à s’éloigner avec difficulté sur ses pattes abîmées, un immense bras tentaculaire surgit du sol, enserre la pauvre bête et la broie tel un fétu de paille. D’autres percent le sable fin, bientôt suivis par un corps gigantesque. La créature, une pieuvre des sables cuirassée, est recouverte d’une épaisse chitine noire impénétrable. Le dessous des tentacules est fait d’une peau caoutchouteuse qu’il est impossible d’égratigner. Ses neuf appendices entourent son corps sphérique et cyclopéen au-dessus duquel un clapet, lui servant aussi bien pour respirer que pour se nourrir, s’entrouvre afin d’y laisser choir l’arthropode. Ce repas frugal attise son appétit. L’innommable bête, mesurant près de cinq mètres de haut, tourne enfin son attention vers les combattants…

Un immense tentacule se soulève et s’apprête à faucher les guerriers-poèmes. Ceux-ci effectuent un saut en arrière, puis se plaquent au sol, évitant ainsi de justesse l’attaque. L’air siffle au-dessus d’eux, laissant une odeur de pourriture dans son sillage. S’onej se relève rapidement et tire plusieurs flèches gelées en direction de la pieuvre. Mais rien n’y fait. Les traits de glace tantôt se brisent sur la chitine, tantôt sont repoussés par la chair molle de la bête. A’kina n’ose s’approcher, le risque d’être happé étant trop élevé et la vision des projectiles inefficaces la décourageant dans l’instant. L’archer lui-même est bien vite dépité. La demoiselle vampire se retourne vers Calliope et Cryzalid et les interpelle en criant autant que possible pour qu’elles l’entendent.

« Il va falloir fuir, nous ne pourrons pas nous débarrasser de cette bête, elle est bien trop coriace ! »

La muse lui répond de la même manière.

« C’est impossible ! Cette créature est un peu comme un chat jouant avec une souris ! Elle ne vous lâchera pas à moins d’être épuisée ou de vous avoir dévoré ! Il faut trouver une autre solution… attention derrière ! »

A’kina est soudainement saisie à la taille par son frère qui se jette au sol avec elle, évitant ainsi un nouveau coup de tentacule.

« Nous allons devoir trouver son point faible et la mettre à mort sinon nous n’y survivrons pas ! Je vais continuer à l’agacer avec mes flèches, toi éloigne-toi un peu du combat et vois si Calliope peut nous renseigner.
– J’y vais ! »

A’kina se relève et, suivant les conseils de S’onej, interpelle de nouveau la muse.

« Saurais-tu quel est le point faible de cette bête ‽
– Je ne peux que le supposer ! Je pense qu’il faudrait s’attaquer au clapet qui lui sert à se nourrir ! À ma connaissance, c’est le seul endroit où la chair de cette pieuvre cuirassée est fragile ! Mais je ne sais pas comment vous allez pouvoir vous y prendre !
– Merci ! Je vais voir ce que S’onej et moi pouvons faire ! »

A’kina se tourne vers son frère. Celui-ci recule petit à petit, au fur et à mesure que la bête avance vers lui, bien qu’elle semble avoir des difficultés à se déplacer à la surface du sol. La demoiselle vampire le rejoint.

« Selon Calliope, nous devrions essayer de concentrer nos attaques au niveau de ce qui lui sert de bouche, là-haut !
– De quoi ‽ Mais comment veux-tu que nous l’atteignions ? Si nous nous approchons, nous serons aussitôt broyés et dévorés !
– Je ne sais pas non plus ! Je n’ai vraiment pas la moindre idée de comment agir ! Mais si nous ne trouvons pas rapidement, nous allons…
– … mourir… »

S’onej s’arrête de faire filer ses projectiles vers la pieuvre. Il semble avoir pris conscience plus que de raison de la situation dangereuse qui est aujourd’hui la leur. A’kina le regarde, inquiète. Elle voit la bête arriver et son frère qui ne réagit plus. Elle s’apprête à paniquer quand soudain… Elle ressent une vague de magie envahir le prince des glaces. Celui-ci s’environne d’une brume blanche et glacée qui s’épaissit au point de le dissimuler complètement. Alors, une chouette aux plumes liliales et immaculées s’envole.

Au loin, Calliope assiste à la scène. Elle use instinctivement de son pouvoir et réussit à lire le vers guéri indiquant comment forcer S’onej à prendre sa forme scellée.

« Le voici devenu S’onej, le harfang gelé. »

S’onej est transi par ce pouvoir qui coule dans ses strophes. Il vole, loin au-dessus de la bête. Celle-ci avance toujours lentement vers A’kina qui observe son frère incrédule tout en reculant précautionneusement. La chouette tourne son regard vers le clapet et vient se placer à l’horizontale de celui-ci. Il s’ouvre et se ferme frénétiquement. S’onej se concentre et, reproduisant la même magie qu’il utilise lorsqu’il crée des flèches de glace, il attaque. Des plumes gelées prennent forme dans les airs, sous ses ailes. Il les expulse en direction du clapet. Malheureusement, l’exhalaison brûlante originaire de l’intérieur du corps de la pieuvre fait fondre les projectiles.

A’kina, observe son compagnon. Elle comprend que la situation ne s’arrange pas. Elle prend conscience qu’ils ne pourront finalement pas vaincre cette créature et qu’ils vont véritablement y passer. Leur mort est sans nul doute… imminente… A’kina est à son tour transie d’une magie inconnue. Une vapeur rouge et brûlante l’englobe. Dans le même temps, une attache télépathique se crée entre la demoiselle vampire et son frère. Il semblerait que cette plongée dans leur pouvoir profond les lie plus qu’à l’accoutumée, les ramenant à un état proche de leur constitution d’origine, celui de leur naissance, alors qu’ils ne formaient encore qu’un seul être. Sans plus réfléchir, le harfang gelé pique vers sa sœur.

Calliope observe l’éclair blanc traverser la brume cramoisie dans laquelle un nouveau vers s’est laissé lire. Alors que la chouette ressort de cette vapeur, tenant un katana à la lame rouge sang dans ses pattes, la muse déclare.

« Et voici maintenant A’kina, la lame de sang. »

S’onej s’envole, loin au-dessus de la bête. Celle-ci fouette l’air, agacée de ne pas trouver sa proie face à elle, n’ayant pas conscience du danger qui l’attend. S’onej et A’kina, leurs pensées devenues communes, songent aux séances d’entraînement que leur a dispensées Romah. Notamment, à sa stratégie de prendre sa forme animale pour fondre vers le sol et se changer en lance au dernier moment. Le harfang gelé se place au-dessus du clapet avant de s’abattre vers celui-ci.

Calliope se dit, en les voyant au loin, que ce serait sans doute une des seules fois où une chouette effectuera un piqué aussi parfait que celui d’un faucon…

Enfin, arrivé suffisamment proche et en s’alignant avec le rythme régulier, mais rapide d’ouverture et de fermeture du clapet, S’onej laisse filer la lame de sang vers la cible. La trajectoire suivie est d’une perfection équivalente à l’une de ses habituelles flèches. A’kina vient se planter dans la chair, sous le clapet qui claque soudainement plus brutalement sans pouvoir la mordre. Celle-ci, usant des mêmes pouvoirs qu’à l’utilisation de ses dagues, entreprend d’absorber la force vitale de la pieuvre cuirassée. Rapidement vidée de toutes sources d’énergie et voyant sa vie fondre comme neige au soleil, la créature est prise de spasmes violents. Finalement, après avoir fouetté l’air une dernière fois, les tentacules s’écroulent au sol. Un nuage de sable s’élève, dissimulant la scène aux yeux de Calliope et de Cryzalid. Lorsque celui-ci retombe, après une bonne minute d’attente interminable, la muse et sa nouvelle protégée peuvent constater la victoire des guerriers-poèmes. Debout sur le corps de la créature, sous leur forme humaine, ils se prennent dans les bras l’un de l’autre en un câlin comme seuls les frères et sœurs peuvent en avoir le secret.

« Ils ont réussi. Ils ont maîtrisé la métamorphose… Ils ont libéré leurs formes scellées ! »

Suite à ce combat incroyable, Calliope, S’onej et A’kina rejoignirent le palais, escortant par la même occasion Cryzalid en sécurité. Celle-ci fut hébergée quelque temps chez nous, où elle put préparer plus intelligemment la suite de son voyage, réussissant par ailleurs à dénicher un compagnon d’aventure au sein des visiteurs du Temple des Arts.

Calliope vint me voir afin de me conter l’aventure que j’ai rédigée pour vous. Elle en a même écrit un long poème épique d’une trentaine de feuillets. Nous pûmes débattre sur l’étonnante présence de cette pieuvre cuirassée, originaire des Sables Tourbillonnants. C’est une étendue de sable rouge emplie de vortex dû à un étrange magnétisme inexpliqué encore à ce jour. La respiration acide de cette bête est ce qui provoque la transmutation du sable blanc en sable rouge. Ce type de créature n’a pas pour habitude de se retrouver dans cette zone d’Iissry, les Sables Tourbillonnants se situant loin au nord-est du désert alors que le Temple des Arts est proche de Mistriam, bien plus au sud. Encore aujourd’hui, je ne peux m’expliquer la présence de cet arthropode à cent lieues de sa contrée natale…

Par ailleurs, concernant la demoiselle vampire et le prince des glaces, Calliope m’a fait part des incantations qu’elle a pu lire en eux – à sa façon, c’est-à-dire en utilisant son pouvoir pour découvrir les secrets d’une œuvre. Je peux ainsi offrir à votre connaissance ces ordres magiques permettant de forcer la métamorphose d’A’kina en lame de sang, « Saigne, A’kina ! » et de S’onej en harfang des neiges, « Gèle, S’onej ! ».

C’est ici que se conclut notre chronique. D’autres aventures me trottent dans l’esprit et auront tôt fait de vous être racontées par la plume de votre serviteur…

J’hall Vorondil

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Commentaires:

  1. Suzanne

    Bravo!! Mes félicitations!!! J’ai a-do-ré cette chronique. Et je cherche, je cherche, je cherche, pour critiquer, mais là je ne vois pas. En fait, tes chroniques montent au fur et à mesure en puissance. Et là, c’est tout à fait réussi. Il y a plein d’actions, c’est bien écrit, on ne s’ennuis pas, les idées sont originales et on est surpris du dénouement à chaque fois. C’est vrai que tes premières chroniques avaient du mal à démarrer….mais il fallait bien mettre les choses en place…. et maintenant tout est en place, alors je n’ai qu’un conseil à te donner…. continu sur cette voie.
    Ah par contre, j’ai trouvé quelques fautes de conjugaisons, mais rien de dramatique.
    Gros bisous et continu surtout, ne lâche rien

    • Jhall

      Merci pour tes encouragements! Je suis ravi que l’évolution des chroniques et de mon écriture te plaise tant! 😀
      Après, en réalité, tout n’est pas encore en place. Il y a quelques personnages importants encore à présenter (au moins deux en fait). Mais j’essaierai de les présenter dans une chronique tout aussi captivante que les dernières publiées. :3
      (Oh? Des p’tites fautes? Où ça donc? :3 )