Le domaine du bibliothécaire

La bibliothèque du Temple des Arts est le théâtre d’un crime aussi étrange qu’incompréhensible. Nos compagnons réussiront-ils à mettre la main sur le coupable ?

Le domaine du bibliothécaire

Les habitants du Temple des Arts, moi y compris, et une grande part de nos visiteurs ont un point en commun : ils sont friands de livres. Qu’il s’agisse de les lire ou de les écrire, qu’il s’agisse de textes ou d’images, quel que soit leur thème : les livres sont intemporelles. Et lorsque l’on est autant passionné que nous autres, vous devinez aisément que nous ne pourrions souffrir l’absence d’une bibliothèque… !

La bibliothèque des Arts est une des plus vastes d’Eternera. Elle est aussi une des plus éblouissantes. Cela fait un moment que je songe à vous en dresser un tableau. J’y passe parfois de nombreuses et longues journées pour dévorer les ouvrages qui rejoignent nos étagères périodiquement. En revanche, je ne pense pas qu’il y ait un réel intérêt à narrer mes séjours réguliers en ce lieu d’apaisement. D’autant qu’elle a beau être sublime, la présentation de cette bibliothèque se conclurait bien vite si je me contentais de la décrire. J’ai cependant fini par trouver ce que j’allais vous conter afin de mettre en scène cet endroit fabuleux.

Voyez-vous, s’il est rare que des personnes mal intentionnées viennent s’en prendre directement à nous, il est encore plus exceptionnel que l’une d’entre elles réussisse à commettre ses méfaits en toute discrétion dans l’enceinte même du palais.

Remettons tout cela en situation, voulez-vous ? L’histoire se déroule quelques siècles avant l’arrivée d’Elaiya. La veille de l’événement tragique, rien ne semblait présager ce qui allait survenir. Laissez-moi donc vous raconter comment ce théâtre mortel s’est présenté…

Merveilleux. Magnifique. Il est fascinant de constater que ces femmes qui ont été sacrées muses continuent à être autant inspirées après toutes ces années. Je pense moi-même ne jamais me lasser d’écrire encore et toujours.

Je traverse l’atelier, mieux organisé et meublé de centenaire en centenaire. Une grande estrade a été installée il y a peu pour permettre les créations et répétitions de spectacles de danse ou théâtrales. Aédé s’est aussi emparée de cette nouvelle scène pour y déclamer ses si beaux chants. La poésie est toujours omniprésente dans les différentes œuvres des muses, mais même si elle ne sera sans doute jamais l’exception, elle n’est plus la règle à présent. L’art au sein de ce palais est plus diversifié que ce que nous avions prévu à ses débuts.

Et comme pour confirmer mes pensées, j’aperçois Uranie, muse de l’astronomie, et Arché, muse du temps, confectionnant une œuvre bien éloignée d’un poème. Je m’approche, intrigué par l’objet qu’elles manipulent.

« Et bien, mesdames, auriez-vous décidé de vous reconvertir dans l’horlogerie ?
– Ahah, très amusant J’hall. Tu sais, depuis que je suis muse du temps, j’ai accumulé les compétences nécessaires pour être horlogère. Ce que tu dis n’est pas illogique. Et pour répondre à ta véritable question, nous venons tout juste de terminer la création d’une nouvelle œuvre avec Uranie. Mais elle va t’expliquer en quoi celle-ci consiste, c’est avant tout son idée !
– Merci, c’est gentil, mais nous l’avons façonnée ensemble, je n’ai pas plus de mérite que toi. Quoi qu’il en soit, J’hall, je te présente la Montre Astrale. Cette montre à gousset a pour particularité de donner l’heure en affichant la circonvolution du soleil qui nous surplombe autour de son trou noir en lieu et place du cadran habituel. Le boîtier contient un système solaire réduit. Dans le détail, il est formé avec des petites sphères de magie et non de véritables astres, ce qui aurait été dangereux. Démonstration. »

Sous mes yeux, Uranie appuie sur le bouton surmontant la montre afin de l’ouvrir. Et comme elle me l’a annoncé, derrière la vitre du cadran, je peux apercevoir un quart de soleil recouvrant un fond ténébreux si impénétrable qu’il ne me semble pas erroné de dire qu’il s’agit du trou noir.

« Le jour commence à décliner et comme tu peux le constater, notre étoile disparaît doucement. On s’est assurées qu’à l’heure où le soleil est le plus chaud, il prend l’entièreté du cadran.
– Et comment cette montre fonctionne-t-elle lorsqu’il fait nuit ? Car, pour le coup, si l’on ne peut voir qu’une surface sombre, on ne saura pas à quelle heure nous en sommes…
– Nous y avons pensé, ne t’en fais pas. Pour faire simple, lorsque le soleil n’est plus visible, la lune prend sa place. Bien évidemment, cela n’est que visuel, étant donné que notre sublime sphère sélénienne est fixe au-dessus de nous. Mais sur le cadran, cela donnera une indication de la période de la nuit où nous en sommes.
– Et bien, voilà une véritable petite merveille ! Je vous félicite, cette Montre Astrale est d’une grande ingéniosité et incroyablement belle. D’ailleurs, pourrais-je admirer l’illustration que vous avez choisie pour le dessus du boîtier ? Je n’ai fait que l’entr’apercevoir.
– Ah oui bien sûr. Donc, c’est une représentation schématique du trou noir et de son soleil avec en fond le ciel étoilé d’Eternera. Et à l’arrière, nous avons calligraphié nos initiales entremêlées en les gravant à la surface du métal.
– Vraiment magnifique ! Je suis ravi que l’inspiration vous vienne d’une manière aussi différente de l’ordinaire. Je suppose que je peux vous faire confiance pour que vous en fassiez d’autres à l’avenir ?
– Bien évidemment !
– Compte sur nous !
– Très bien, dans ce cas je vais vous laisser vaquer à vos occupations et retourner aux miennes. À plus tard mesdemoiselles. »

Sur ces dernières paroles, je m’éloigne en direction de la sortie de l’atelier. Je me dirige à pas tranquilles vers ma chambre, avec l’idée d’y écrire un nouveau poème. Cependant, je n’ai fait qu’une dizaine de pas lorsque j’entends quelqu’un m’interpeller. Je me retourne et aperçois Shéhérazade, la muse du roman. Elle porte sur son dos une longue veste en coton qui volette derrière elle au rythme de ses mouvements. Ses cheveux châtains sont en adéquation avec la couleur de son débardeur qui se poursuit sur un pantalon noir imprimé de fleurs blanches.

« J’hall, attends-moi !
– Qu’y a-t-il, Chahra ?
– Je… Tu es obligé de m’appeler comme ça ?
– C’est plus court…
– Incorrigible fainéant ! Enfin bref, peu importe. Zénodote voudrait te voir. Il a reçu les nouveaux arrivages de livres et affirme avoir trouvé quelque chose qui devrait grandement te plaire.
– Oh, très bien. Je vais m’y rendre sur-le-champ alors, je n’avais rien de crucial à faire dans l’instant.
– Tu n’es que très rarement sérieusement occupé en même temps… Je t’accompagne si tu veux bien. Je suis sortie de la bibliothèque juste pour te prévenir, mais j’ai encore une lecture à finir. »

Nous nous dirigeons donc vers la bibliothèque des Arts. Shéhérazade en profite en chemin pour demander mon avis sur l’avancée de son roman, comme elle le fait très souvent. C’est toujours agréable lorsque l’on est écrivain comme elle d’être conseillé sur ce que l’on fait. Il faut dire qu’à force de se focaliser sur un univers que l’on crée au fur et à mesure, nous sommes tellement absorbés par la ligne principale que de nombreux points finissent par nous échapper. Avoir un avis extérieur pendant la rédaction et avant la publication d’un roman ou de tout autre récit est une félicitée pour celles et ceux qui en bénéficient.

Enfin, après quelques minutes de marche nous atteignons finalement la bibliothèque. Nous voici face à une porte en bois massive entièrement sculptée. On y discerne un paysage aux détails étranges. Pour l’exemple, les oiseaux y sont des livres ouverts, les feuilles d’arbres sont des pages et les ruisseaux sont des citations. Je pousse le battant, laisse Shéhérazade s’avancer, puis pénètre à mon tour dans ce lieu de rêverie. La muse prend congé de moi et rejoint l’un des fauteuils de la salle où un ouvrage épais l’attend. Pour ma part, je me tourne sur ma droite et me dirige vers le bureau de notre bibliothécaire.

À cette époque de l’année, nous n’avons que peu de visiteurs. Les lieux semblent donc désespérément vides. J’aperçois, à quelques rangées de là, Apollonios et Lucy, respectivement apprenti et assistante de Zénodote. Par ailleurs, Lucy est également muse de la philosophie. Apollonios doit avoir une trentaine d’années si je ne me trompe pas. Il est ici depuis trois ans et nous quittera d’ici quatre ou cinq ans pour rejoindre Hegamon Gor et ouvrir sa propre bibliothèque. Il porte une chemise à carreaux bleue et un pantalon gris assez sobre. Lucy quant à elle est vêtue d’un péplos blanc cassé. Ils sont lancés dans une discussion animée. Lucy remarque ma présence et me salue de loin. Tim se retourne et en fait de même. Je leur fais signe également.

Mon regard se tourne vers le niveau supérieur. Deux grands escaliers courbes s’y rendent à l’est et à l’ouest de la tour au sein de laquelle la plus importante partie de la bibliothèque est établie. Des ponts et balcons avec balustrades s’entrecroisent jusqu’aux hauteurs les plus élevées du palais. Chaque étage contient son lot de livres, rangés par thématique, auteur, type d’ouvrage… Il y a là de quoi étancher la soif de lecture de n’importe qui, au risque de s’y noyer. Les œuvres qui y séjournent viennent de toutes les contrées d’Eternera qu’ils aient été offerts, trouvés dans des lieux abandonnés, reçus par héritage, rédigés par des muses ou moi-même ou simplement placés sous ma protection. On y rencontre aussi bien de la poésie que du théâtre, des romans, des ouvrages autobiographiques, des essais philosophiques, des contes et des fables, des recueils d’images ou de peintures ou encore des pensées et des rêves. Tout art qui peut être mis sous format papier et tout livre pouvant être présenté comme artistique sont ainsi visibles sur les innombrables étagères qu’abrite cette bibliothèque millénaire.

Je ramène mon regard vers ma destination. Je longe une galerie en anneau qui ceinture l’entièreté de la tour. Dans celui-ci, plusieurs fauteuils sont placés à la disposition des visiteurs assoiffés de lecture. Au mur, des cadres exposent à la vue de tous divers manuscrits originaux. Je rejoins enfin les appartements de Zénodote, qui vient interrompre la continuité de ce couloir.

Je m’arrête un instant pour tendre l’oreille. Il me semble entendre quelqu’un hausser la voix. Les paroles restent inintelligibles, car cette pièce bénéficie d’une forte isolation sonique, comme chaque bureau et chambre du palais… sauf la mienne. Zénodote, notre bibliothécaire, est connu pour son calme extrême, je suis donc étonné d’un tel remue-ménage. J’abaisse la poignée et pousse la porte.

« … avais promis que tu me le céderais !
– Je n’ai jamais pris pareil engagement. Je t’ai assuré que tu pourrais l’emprunter à ta guise, mais rien de plus.
– Et celui-là ! Tu ne fais que l’exposer dans ton bureau fermé au public ! Pourquoi ne puis-je en avoir la garde ‽
– Je te l’ai déjà dit tout à l’heure… »

J’observe la scène sans mot dire. Ils ne m’ont pas encore remarqué. Deux hommes de quatre-vingts ans en pleine forme physique sont là devant moi. Celui à l’origine de ce tapage bruyant est debout gesticulant plus que de raison. Il est vêtu d’une veste en tweed marron et d’un pantalon noir en velours. Il s’agit de Callimaque Muséion. Assis à ses côtés et lui répondant posément sans le moindre empressement se trouve notre bibliothécaire : Zénodote Muséion. Ce dernier porte une longue toge bleu nuit. Il est en train de trier un carton de livre tout en écoutant son frère s’énerver à loisir. Il lève finalement les yeux vers moi et interrompt cette discussion faussement animée.

« J’hall ! Enfin te voilà ! »

Callimaque tourne son regard dans ma direction et s’écrit :

« Attend, tu as demandé à ton gardien de rappliquer pour me faire taire ? Mais tu n’as plus de limite mon pauvre frère !
– Ne dis pas n’importe quoi… J’hall vient chercher un livre que je lui ai réservé. Il a autre chose à faire que de s’occuper de tes jérémiades.
– Ah, c’est comme ça ? Tu ne veux même pas vendre un simple livre à ton frère et tu les offres sans contrepartie à l’homme qui t’emploie !
– Il ne m’emploie pas. Au Temple des Arts, nous vivons tous égaux, je te l’ai déjà expliqué.
– Billevesée ! Bon, peu m’importe. Vous avez certainement des choses à vous dire. Je prends congé. À défaut de compléter ma collection, je m’en vais emprunter un ou deux ouvrages et les lire en privé ! On reparlera de tout cela plus tard Zénodote.
– Je n’en doute pas… »

Callimaque rejoint la porte que j’ai laissée ouverte, me salue d’un signe de tête en passant, puis sort en fermant derrière lui. Je tourne mes yeux vers Zénodote et prends la parole.

« Ton frère n’a pas changé à ce que je vois. Que voulait-il cette fois ?
– Ça. »

Il point du doigt un livre sous verre qui trône contre un mur de la pièce. Le réceptacle est verrouillé.

« Ah oui, quand même. Il a des demandes de plus en plus luxueuses…
– Ça lui passera, il a toujours été comme ça. Il a un bon fond, tu sais.
– Je n’en doute pas. Enfin bref, j’oserai dire que ce sont tes problèmes de famille et que ça ne me regarde pas. Pourquoi m’as-tu fait venir ?
– Pour ceci, regarde ! »

Zénodote prend un ouvrage posé sur son bureau et me le tend avec un entrain renouvelé. Je saisis le tome et l’ouvre. Il est vierge. Je lève mon regard vers notre bibliothécaire, quelque peu perplexe.

« Qu’a-t-il d’extraordinaire ?
– Ahah, c’est très simple et cela se présente en deux mots : Libram Sélénien. »

J’écarquille soudainement les yeux et observe à nouveau le livre. Après quelques manipulations, en tournant nombre de pages, j’échange un grand sourire avec Zénédote avant de m’exclamer :

« Incroyable ! Comment as-tu déniché une telle merveille ?
– Le hasard, tout bonnement. Il était dans ce carton avec les autres et il y avait cette lettre. Elle nous indique que ces ouvrages viennent tout droit du manoir d’un vieil homme qui souhaite nous faire don des raretés de sa collection afin de les mettre en sécurité. Il va sur ses derniers jours apparemment. Je lui ai déjà envoyé une invitation à se rendre au palais. S’il accepte, les elfes sont prêts à l’escorter. C’est le moins que nous puissions faire pour le remercier.
– Effectivement. J’espère qu’il ne sera pas trop tard pour le rencontrer…
– Nous verrons cela. Quoi qu’il en soit, c’est un magnifique présent qu’il nous a confié.
– Pour sûr ! »

Je lui tends le livre dans l’intention de le lui rendre, mais il me signifie d’un signe de tête que ce n’est pas nécessaire avant de reprendre la parole.

« Tu peux le garder. Il nous en a fait parvenir deux. Je songe à utiliser le premier pour répertorier efficacement tout ce que contient la bibliothèque. J’ai pensé que le second pourrait te servir de recueil pour tes poèmes.
– Oh ! Et bien, j’ai tendance à ne pas facilement accepter les présents, mais cette fois je ne vais pas m’en priver ! Un cadeau comme celui-ci ne se refuse pas ! Je vais pouvoir effectivement user du pouvoir des pages infinies des Libram Sélénien pour rédiger une version officielle de mon Euterpae Liber ! »

Je reste quelques minutes de plus avec Zénodote à parler des autres livres qu’il a réceptionnés. Finalement, je le laisse œuvrer à son tri méthodique et quitte le bureau. Je jette un œil autour de moi. Lucy et Apollonios ne sont plus en vue. Je me dirige vers la sortie de la bibliothèque lorsque j’entends un brusque vacarme sur ma droite dans les rayonnages. Dans un sursaut, je tourne mon regard vers Miatt, muse de la bande dessinée. À ses pieds gisent de nombreux ouvrages. Elle les observe et déclare calmement :

« Ah, c’est tombé. »

Décidément, Miatt est drôlement exceptionnelle. Son talent de mangaka et dessinatrice de BD n’a d’égal que son incroyable capacité à être continuellement dans la lune. Elle est la plus distraite des muses du palais, ce qui lui vaut souvent de se retrouver empêtrée dans des situations totalement incongrues. Avec sa tunique de cuir orange, ses bas en soie bleu pâle et ses cheveux bleu Klein, elle ne passe pas inaperçue au quotidien. Alors quand elle renverse le contenu d’une étagère, osez imaginer… Elle se tourne vers moi.

« On parlait de quoi déjà ?
– Je… De… Mais enfin… Miatt, on ne parlait de rien, tu viens de faire tomber des livres et ça m’a interpellé, c’est tout…
– Ah, c’est donc ça. Tu m’aides à ramasser ?
– Roh, tu es vraiment incroyable. Évidemment que je vais t’aider, je m’en voudrais de te laisser dans cette situation. »

Je m’agenouille à ses côtés et commence à rassembler les ouvrages qui traînent au sol. Je les lui passe pour qu’elle puisse les ranger. Une fois cela terminé, je me relève et lui dit :

« Tu devrais faire plus attention, tu sais.
– Comment ?
– Je… Aah… Non, rien…
– Avant que les livres ne tombent, j’étais en train de songer à la suite que je pouvais offrir au manga que je dessine en ce moment.
– Et donc ?
– Je dois encore y réfléchir. À plus tard. »

Sur ces paroles, Miatt s’éloigne dans les rayonnages. Son talent est certain, mais il est difficile de percer les pensées de cette jeune fille hors du commun. Je me retourne et me rends vers la sortie, de nouveau. Alors que je traverse le couloir qui ceinture la tour, j’aperçois un homme assis dans l’un des fauteuils de lecture. Celui-ci hausse le regard à mon passage et, sans attendre, se lève pour venir vers moi. Qu’est-ce qu’il fait là celui-là ? Ne va-t-il jamais me laisser tranquille ?…

« J’hall ! Mon très cher J’hall ! Quel plaisir de vous voir !
– J’aimerais pouvoir en dire autant, mais je crains déjà de savoir pourquoi vous êtes ici… »

Je pousse la porte de la bibliothèque et sors. L’homme m’accompagne.

« Allons, que dites-vous là ! Comme si j’avais une quelconque intention malveillante à votre égard !
– Non, bien sûr, non. Mais avouez que vous revenez régulièrement à la charge alors que je persiste à vous donner la même réponse.
– Rien ne peut m’assurer que vous n’avez pas changé d’avis depuis la dernière fois. Cela dit, je suis quelque peu attristé de constater que vous ne me pensez pas capable de vous rendre visite pour d’autres raisons ! »

Dans ses habits verts du plus mauvais goût, Gontran Nickelson est ce qu’on pourrait appeler un entrepreneur avide de profits… Cela fait déjà plusieurs mois qu’il m’assaille de propositions de partenariat. Il me demande par exemple de mettre certaines muses à son service pour la confection d’œuvres qu’il serait soi-disant à même de vendre au meilleur prix. Ce qu’il n’arrive pas à assimiler, c’est que les muses sont libres et ne veulent pas créer pour s’enrichir financièrement. Ici, nous nous dévouons à l’art et ce principe le dépasse totalement. Enfin bon, je me trompe peut-être sur ses intentions.

« Et donc, pourquoi venez-vous me voir cette fois ?
– J’ai eu une grande idée ! Un moyen efficace d’attirer les acheteurs potentiels sans dénaturer l’essence même de l’art que vous autres appréciez tant ! »

Bon et bien finalement, il est bien revenu pour la même raison…

« Monsieur Nickelson, le problème n’est pas de savoir si vous seriez à même de préserver nos valeurs, mais bien de vous faire comprendre que nous n’avons aucunement l’intention de nous lancer dans le commerce. Il est vrai que parfois nous ouvrons les portes du palais aux acheteurs potentiels, car il nous faut pouvoir financer nos propres dépenses de matériel. Cependant, nous n’avons nullement besoin de faire de la vente régulière.
– Vous dites cela, car vous n’avez pas encore saisi les avantages que vous apporterait notre partenariat ! Imaginez donc…
– Bonjour ! »

Oh, quel dommage, nous voilà interrompus dans notre passionnante conversation… Je penserai à remercier notre invité dès que possible pour cela ! Gontran et moi observons le nouveau venu. Dans ses habits de dandy, entièrement vêtu de noir, il est d’une élégance rare. Ce jeune homme que je connais bien se nomme Tim. C’est le petit ami actuel de Lucy. Sans doute est-il venu lui rendre visite. Saisissons l’occasion pour détourner le dialogue !

« Ah, Tim, ravi de te revoir ! Quel bon vent t’amène ?
– Je viens voir Lucy, j’ai déniché un livre qui devrait grandement lui plaire ! »

Il m’informe de ceci tout en tapotant sa sacoche. Celle-ci doit contenir l’ouvrage auquel il fait référence.

« Je suppose que je peux la trouver à la bibliothèque ?
– Oui, en effet. Elle est en train d’y organiser les livres que Zénodote a reçus aujourd’hui.
– Merveilleux, je m’y rends tout de suite ! À plus tard ! »

Notre ami s’enfuit en courant dans le sens inverse de notre cheminement. Me voilà malheureusement de nouveau seul avec ce Gontran… Il n’est pas bien méchant, mais qu’est-ce qu’il est collant…

« Alors où en étais-je ?
– Monsieur Nickelson, je suis navré, mais il sera inutile de poursuivre cette conversation. Je vous l’ai déjà dit maintes fois, votre proposition ne nous intéresse pas. Je m’en voudrais de vous faire perdre votre temps plus que nécessaire, aussi il me semble plus sage de nous quitter sur l’instant. De toute façon, je me dois de rejoindre les cuisines pour voir comment s’en sortent nos récentes arrivantes parmi les muses pour le dîner de ce soir, des cuisinières hors pair !
– Hum… Je comprends… Et bien, oublions cela. Je ne vous importunerais plus avec cela. Je vais retourner à la bibliothèque, finir la lecture que j’avais commencée. Bonne soirée.
– N’hésitez pas à nous retrouver pour le repas.
– Je n’y manquerai pas, merci bien ! »

Sur ce dernier échange cordial, nous nous séparons enfin. Bon, allons-y, j’ai du pain sur la planche !

Cette journée s’était terminée dans une atmosphère paisible et reposante. J’avais profité d’une grande partie de la nuit pour mettre au propre un maximum de poèmes dans mon Libram Sélénien. J’y avais tracé sur la couverture, à l’aide d’une plume magique, les mots Euterpae Liber. Ainsi mon recueil personnels était en bonne voie de réalisation. Et alors que je m’apprêtais à partir me coucher, l’on vint me chercher pour m’annoncer une nouvelle des plus tragiques…

Quelqu’un frappe à la porte de ma chambre. Je regarde l’heure. Il est tôt, le soleil est sûrement déjà levé. Et bien, je suppose que je ne dormirai pas avant la nuit prochaine. Allons voir qui requiert notre présence. J’ouvre et me retrouve face à Miatt.

« Oh, J’hall, tu es là ?
– Euh… Bien évidemment, c’est ma chambre. Et puis, je suis devant toi donc…
– Je pensais que tu t’étais absenté, tu as pris ton temps.
– D’accord… Pourquoi viens-tu me visiter Miatt ?
– De quoi ?
– Tu es venu me voir pour une bonne raison, je suppose… »

Elle me fixe. Durant un court laps de temps, elle semble perdue dans ses pensées. Soudain, une lueur passe dans son regard et elle m’attrape le bras pour m’entraîner à sa suite.

« Dépêche-toi de m’accompagner et arrête de rêvasser !
– Comment ? Mais c’est toi qui…
– C’est pas le moment de plaisanter, Zénodote est mort !
– Quoi ‽ »

Miatt me lâche et se met à courir de plus belle. Je lui emboîte le pas, accélérant également la cadence.

« Qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas le genre de plaisanterie que j’apprécie, tu sais !
– Ce n’en est pas une. C’est Lucy qui m’envoie te chercher. Elle pense qu’il a été assassiné. »

Mille questions assaillent mon esprit. Comment cela a-t-il pu arriver ? Qui peut bien en être à l’origine ? Pourquoi avoir commis un tel acte ? Pourquoi suis-je encore gardien après cela ? Nous atteignons finalement notre destination. Devant la bibliothèque, plusieurs personnes attendent déjà. Il y a Tim, le petit ami de Lucy ; Gontran, l’entrepreneur ; Callimaque, le frère de Zénodote. Shéhérazade est aussi là et reste dos à la porte en insistant pour que tous demeurent patients. Callimaque se tourne vers Miatt et moi-même.

« Ah, enfin ! J’hall, tu vas certainement pouvoir nous expliquer pourquoi mon excentrique de frère persiste à ne pas nous laisser entrer ? Il aurait été préférable que je sois à sa place, l’organisation serait mieux gérée ! »

Gontran saisit aussitôt l’occasion pour surenchérir.

« J’avoue que cela est hautement désagréable : nous venons profiter d’un lieu soi-disant ouvert au public et nous voilà forcés d’admirer une porte fermée ! Vous savez, en acceptant le partenariat que je vous offre, vous pourriez facilement recruter du personnel plus compétent ! »

À ma grande surprise, le jeune Tim se laisse entraîner dans la danse et rajoute une couche à ce tintamarre de mécontentement.

« Même Lucy refuse que je la rejoigne pour m’expliquer la situation ! Ce bibliothécaire est tellement imbu de lui-même qu’il ne peut admettre l’idée de laisser Lucy me rejoindre, c’est ça ? »

Je m’arrête un instant face à eux et, comprenant qu’ils n’ont pas été informés de la situation, je décide de les tranquilliser sans trop leur en dire. D’autant que, si les soupçons de Lucy se révèlent exacts, l’un d’entre eux est peut-être le meurtrier.

« Messieurs, je vous en prie, un peu de calme. J’ai accouru ici aussi vite que possible pour voir ce qu’il se passait et régler le problème. Alors veuillez patienter encore un petit instant, je reviens vers vous dès j’aurai pu me renseigner sur la situation. »

Sans attendre leur réponse, je m’approche de l’entrée. Shéhérazade ouvre la porte. Je me glisse à l’intérieur. Miatt reste avec sa consœur pour assurer une garde toute relative. Je suis aussitôt accueilli par Apollonios qui patientait derrière.

« J’hall, te voilà enfin ! Suis-moi, Lucy est à ses côtés dans le bureau.
– Comment est-ce arrivé ?
– Aucune idée. Tu vas le constater toi-même en voyant la scène, c’est incompréhensible. Mais ce qui est certain, c’est qu’il était en parfaite santé, trop pour être mort naturellement.
– Ça, je le sais déjà, ne t’en fais pas. »

Apollonios me jette un regard intrigué suite à ma réplique. Nous nous glissons finalement dans le bureau de Zénodote. Lucy nous accueille en larme. Je sais qu’elle était très proche de Zénodote. C’est en la voyant dans cet état que je prends enfin pleinement conscience de la gravité de la situation. Alors que je la prends dans mes bras pour la consoler, j’aperçois le corps de notre bibliothécaire. Il est encore assis dans son fauteuil, le buste penché en avant, appuyé sur le bureau. Un livre est ouvert devant lui à la dernière page. Sans doute celui qu’il a dû lire durant la nuit.

Je me sépare de Lucy et lui fais comprendre qu’il nous faut maintenant chercher à savoir ce qu’il s’est passé.

« Lucy, raconte-moi comment tu as découvert… ce qui s’est produit.
– Je… Je suis arrivé au petit matin. Je pensais trouver la porte ouverte comme d’habitude. Mais lorsque j’ai voulu entrer, la bibliothèque était verrouillée. J’ai attendu un instant en silence, puis j’ai fini par frapper et interpeller Zénodote. Aucune réponse ne me parvenait. Cela m’inquiétait tellement que je suis retourné dans ma chambre chercher mon double de clé. Je suis revenu ici au plus vite, je suis entrée et je l’ai découvert… Il était déjà… »

Comme je le craignais, elle se remet soudainement à pleurer. Apollonios cherche à son tour à la consoler alors que je m’attelle à comprendre mieux la situation. Je m’approche du corps sans vie de notre bibliothécaire et m’agenouille à ses côtés. Il semble endormi et pourtant je peux confirmer qu’il n’a plus de pouls. Ah tiens, c’est curieux ça. Le cordon qu’il a autour du cou et auquel sont accrochées ses clés les plus importantes pend au dehors de sa toge…

Je me redresse. Je demeure un instant perplexe avant de me concentrer sur le reste de la scène. Un gobelet de crayons est renversé sur son bureau. Une plume traîne près d’un tas de feuilles blanches. Quelques caractères sont tracés sur l’une d’entre elles : “192m RAS CH4”. Du coin de l’œil, j’aperçois Apollonios s’approcher de moi.

« J’ai vu cette suite de lettres moi aussi. Il n’est pas du genre à prendre des notes rapides, il préfère rédiger.
– Et qu’est-ce que cela t’inspire ?
– Je ne sais pas trop… Aucun de ces éléments ne colle avec les autres. Le premier semble être une mesure en mètres, le second me fait penser à l’abréviation de « Rien à signaler » et le troisième ressemble à s’y méprendre au symbole du méthane…
– Tu t’y connais en chimie ?
– J’ai fait quelques années d’études dans le domaine avant de m’orienter comme bibliothécaire.
– Je vois… J’aimerais poser une question privée à Lucy, tu veux bien nous laisser quelques instants ? Au mieux j’apprécierai que tu rejoignes Chahra et Miatt. L’auteur de cet acte est possiblement parmi nos invités, il faudrait les garder sous bonne garde.
– Aucun problème, J’hall, je m’en occupe ! »

Une fois qu’Apollonios est sorti, Lucy s’approche de moi, encore légèrement sanglotante. Elle s’inquiète aussitôt :

« Tu le crois coupable ?
– Qu’est-ce qui te laisse suggérer ça ?
– Et bien… tu lui demandes de partir de manière un peu brusque… Tu as sûrement pensé comme moi qu’avec ses études de chimie il aurait pu connaître la fabrication de certains poisons. Ce qui serait à même d’expliquer l’absence de traces de combat ou de coups sur Zénodote… Et puis… il a l’habitude de venir le voir en soirée pour boire du thé avec lui… il aurait pu…
– Lucy, calme-toi. Tu vas trop loin dans les suppositions. Tu ne peux pas l’accuser sans piste sérieuse. Apollonios est innocent, tant qu’on n’a pas prouvé qu’il est coupable. Et puis, il y a d’autres suspects potentiels. Enfin bref, j’avais quelques questions à te poser.
– Je t’écoute.
– Quand je suis venu hier, Zénodote triait le nouvel arrivage de livres. Je suis resté un moment avec lui. Il a l’habitude de lire les ouvrages qu’il réceptionne avant de les mettre à disposition des visiteurs : un petit privilège qu’il méritait bien de s’octroyer. Cependant, je ne me rappelle pas avoir vu ce livre-là. »

Sous le regard attentif de Lucy, je referme l’ouvrage que Zénodote a apparemment lu la veille, de sorte à rendre visible la première de couverture. Je vois aussitôt les yeux de la muse s’écarquiller.

« Tu sais d’où vient ce livre, n’est-ce pas ?
– Je… Non. Non, je ne sais pas. »

Lucy détourne instinctivement le regard un quart de seconde en disant cela. Elle ment. Et je pense comprendre pourquoi. Ce serait malvenu de la torturer à ce sujet. Je saurais ce qu’il en est en temps voulu. Continuons.

« J’aurais espéré le contraire, ç’aurait pu nous être utile… Peu importe, j’ai une autre question. Hier, après mon départ et avant que tu ne quittes la bibliothèque en compagnie de Tim, as-tu vu qui que ce soit entrer dans ce bureau.
– Et bien… Oui, évidemment il y avait Apollonios. Zénodote lui avait déjà demandé de le rejoindre un peu plus tôt. Ils avaient prévu d’organiser la réserve de livres restaurés afin de les remettre dans les rayons. Quand je suis passé prévenir que je m’absentais jusqu’au lendemain, ils étaient encore dans l’arrière-salle. Ensuite, je suis partie et je n’ai vu personne d’autre s’y rendre pour le coup.
– D’accord. Merci Lucy. Maintenant, je pense que nous pouvons rejoindre tout ce beau monde qui nous attend dehors. Il va falloir les mettre au courant malheureusement.
– Tu as raison… »

Lucy se dirige vers la porte. Alors que je commence à la suivre, je vois soudainement un petit objet briller au sol. Je me penche et le ramasse discrètement, sans me faire remarquer de Lucy. C’est un bouton de manchette. Voilà qui est intéressant. Je rejoins Lucy à l’extérieur du bureau, en ayant glissé cet indice dans ma poche, puis nous nous rendons ensemble à l’entrée de la bibliothèque.

En nous voyant arriver, certains d’entre eux s’apprêtent sans nul doute à faire savoir leur mécontentement de vive voix. Cependant, Tim est plus rapide qu’eux et coupe ces plaintes agaçantes dans leur élan en s’écriant :

« Lucy ! Que se passe-t-il ‽ Tu as pleuré ? »

Tous prennent alors conscience que la situation n’est pas adaptée pour plaisanter ou se plaindre inutilement. Ils se tournent vers moi, attendant certainement une déclaration de ma part. Je fais face à notre apprenti bibliothécaire.

« Apollonios, accepterais-tu de nous servir un peu de thé à ta table ?
– Euh… oui, bien sûr. Nous risquons d’être un peu serrés cela dit, il n’y a que six chaises chez moi. Encore que je peux me permettre de rester debout.
– Très bien, alors tout va bien, je n’ai pas non plus l’intention de m’asseoir. J’ai quelque chose d’important à déclarer et je ne pourrais demeurer à vos côtés encore bien longtemps. Je vous en prie, messieurs dames, veuillez suivre Apollonios. »

Nous lui emboîtons le pas sans attendre. Cependant, je perçois le regard de Callimaque dirigé vers moi. Je l’observe un instant sans qu’il ne détache ses yeux des miens. Je vois en lui comme une incertitude mêlée de terreur. Je prends vite conscience qu’il a compris la situation… je suis pourtant étonné qu’il ne m’apostrophe pas pour confirmer la chose… Encore que, avec les quelques indices que je possède déjà, ce n’est pas si surprenant que ce que l’on pourrait penser.

Nous entrons dans la pièce de vie d’Apollonios. Une petite table rectangulaire siège en son centre encadré par six chaises en bois. La décoration de cette salle est assez sommaire. Il faut dire qu’il ne doit pas y passer beaucoup de temps. Le plus souvent, il y retrouve les habitants des arts qui viennent discuter un moment à ses côtés. Il sait remarquablement bien le préparer. Sur un plan de travail trône le service à thé dont il a besoin vers lequel notre hôte se dirige. Je balaie la pièce du regard pendant que les autres prennent place. Une étagère accolée au mur du fond accueille les photos de sa femme et de son premier enfant, restés à Hegamon Gor. Il leur rend visite régulièrement, mais je le sais impatient de terminer sa formation pour les rejoindre définitivement. Quelques pots de fleurs égaient une petite table basse dans le coin de la salle. Enfin, divers objets sont rassemblés dans une vasque murale. J’y vois des clés, des crayons trop taillés, un médiator, un tampon encreur, une montre à gousset et d’autres babioles encore.

Apollonios interrompt ma contemplation en demandant à la cantonade qui souhaitait une tasse de thé. Tous acceptent, sauf moi. Je n’aurai pas le temps d’en profiter, je dois poursuivre mon enquêter. Aussi, je leur réclame à tous leur attention avant de prendre la parole.

« Ce que j’ai à vous annoncer, certains le savent déjà. Zénodote, notre bibliothécaire des Arts, nous a quittés cette nuit.
– Nooooonnnnnnnnnnn !!! Tu mens ! »

Celui qui s’est égosillé n’est autre que Callimaque. Je me doutais bien que la mort de son frère le ferait réagir ainsi. Tout comme je m’attendais à ce que ce cri de détresse ne soit pas naturel. Le reste de l’assistance ne semble pas avoir remarqué ce détail cela dit. Reprenons.

« Je suis navré, Callimaque… Mes amis, la situation est déjà difficile comme vous le comprenez. Cependant, je me dois de préciser la chose. Zénodote a été assassiné et son meurtrier se trouve dans cette pièce. »

À ces mots, les pleurs de Lucy redoublent. Personne n’ose prononcer le moindre mot. Apollonios dépose une tasse de thé devant chacun d’entre eux. Les plus bouleversés n’y font pas attention. Miatt, Shéhérazade et Gontran commencent doucement à sucrer leur boisson chaude. Je poursuis.

« Actuellement, je ne sais pas qui est coupable. Et je ne vous ferai pas l’affront de pointer des suspects du doigt au risque de vous monter les uns contre les autres inutilement. Je vais vous laisser entre vous et continuer enquête. Je vous demanderais seulement de ne pas quitter le palais. »

Sur ces dernières paroles, qu’aucun ne relève, je quitte la pièce plongée dans le silence. Je rejoins la bibliothèque pour y reprendre mes investigations. J’entends soudainement quelqu’un courir derrière moi. Je me retourne.

« Chahra, qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi ne restes-tu pas avec les autres ?
– Je veux t’assister dans ton enquêter. Miatt est un peu trop tête en l’air pour ça et Lucy est trop bouleversée.
– J’aurais très bien pu poursuivre seul, tu sais.
– À deux, on a plus de chance de trouver des indices. Laisse-moi t’aider.
– Bah, de toute façon, tu ne partiras pas maintenant que tu es là. Allons bon… Il n’y a pas grand-chose à étudier. J’ai besoin de chercher quelques informations dans les rayonnages de la bibliothèque. De ton côté, tu pourrais réexaminer le bureau de Zénodote, un élément m’y a peut-être échappé.
– Entendu. On se retrouve où ?
– Tu n’auras qu’à m’attendre ici même. Si je reviens et que tu n’es pas encore là, je te rejoindrais directement. Ça te va ?
– Oui !
– Bien. Alors, allons-y. Dispersion ! »

La muse se dirige vers le bureau de Zénodote, là où son corps repose encore. Il va falloir le déplacer sous peu, essayons de résoudre ce crime au plus vite. Je traverse la bibliothèque, montant les étages, parcourant les rayonnages. Après un court moment, j’atteins enfin ce que je cherchais. Je saisis le livre et me rends immédiatement au chapitre qui m’intéresse.

« C’est donc ça ! Ahahah, Zénodote, ton génie est sans égal ! »

L’ouvrage sous le bras, je rejoins le rez-de-chaussée. J’y retrouve Shéhérazade qui semble avoir déjà terminé son inspection du bureau.

« Alors Chahra, qu’as-tu trouvé ?
– Pas grand-chose, hélas. J’ai même cherché dans la chambre et la réserve. Tout ce que j’ai pu noter d’inhabituel, c’est une fibre marron coincée dans le dossier du siège de Zénodote, un peu comme si quelqu’un s’y était accroché. Et j’ai récupéré cette feuille aussi qui était posée sur le bureau, mais ça m’étonnerait qu’elle t’ait échappée. »

J’observe la feuille. C’est celle que j’avais déjà remarquée lors de ma visite tout à l’heure.

« Oui, je l’ai prise en compte. Je reviens justement de là où cet indice me menait. Concernant le fil, je pense savoir comment il est arrivé ici et qui a bien pu le laisser. Cependant, il est trop tôt pour désigner un coupable pour l’assassinat de Zénodote. Il me manque encore une brique pour reconstituer les événements.
– Que faisons-nous maintenant ?
– Rejoignons les autres. Peut-être qu’en les interrogeant de manière un peu plus poussée, le meurtrier se trahira. Pour le moment, nous sommes quelque peu démunis… »

Ensemble, nous sortons de la bibliothèque et rejoignons les appartements d’Apollonios. Je passe le premier et pénètre dans la pièce… vide.

« Mais… où sont-ils tous passés ?
– J’hall ! Et si le meurtrier avait profité de ton absence pour s’en prendre aux autres ?
– Calme-toi Chahra, n’émettons pas de suppositions trop hâtives…
– Mais tu vois comme moi qu’il y a des marques de lutte !
– Il y a aussi des traces de vol.
– Comment ?
– Il nous faut les retrouver. Espérons qu’il n’y ait pas de nouvelles victimes. Et avec un peu de chance, nous tiendrons le coupable. Suis-moi. »

Rapidement, Shéhérazade m’emboîte le pas et nous sortons de la pièce. Nous nous retrouvons aussitôt face à face avec Callimaque et Miatt. Je m’exprime sans attendre.

« Où étiez-vous ?
– Le monsieur voulait aller aux toilettes alors je l’y ai accompagné…
– Comment ? »

Je tourne mon regard vers Callimaque, attendant d’avoir une explication de sa part.

« Rien de malsain, rassure-toi ! Elle souhaitait juste me surveiller pour que je ne m’enfuie pas selon ses dires !
– Hum, je vois… Et quand vous êtes partis, qui restait-il ici ?
– Il n’y avait plus que cet homme dont je n’ai pas retenu le nom, celui vêtu de vert, et l’apprenti de mon frère.
– Et où sont passés Lucy et Tim ?
– Et bien, la petite s’est mise à pleurer à nouveau après ton départ. Ce fameux Tim a voulu la réconforter, mais elle s’est levée et est sortie sans attendre. Nous n’avons pas su réagir quand Tim a quitté la pièce à son tour pour la rattraper. Il est sans doute en train d’essayer de la consoler ailleurs dans le palais.
– D’accord, cherchons-les. »

Je referme la porte du bureau derrière moi et commence à les contourner lorsque Callimaque m’interpelle.

« Qu’est-ce qu’il se passe là-dedans ?
– Il y a eu une agression. Je ne ferai pas d’accusations précoces, mais je présume que le coupable est le même que celui qui s’en est pris à Zénodote. Et je pense savoir qui est cette personne. Il nous faut avant tout retrouver nos compagnons pour confirmer mon hypothèse et nous assurer que tout le monde va bien, ce qui risque de ne pas être le cas. Maintenant, silence. Je vous expliquerai tout cela en temps voulu. Suivez-moi et ne vous éloignez pas. »

Je reprends ma marche, les trois autres m’accompagnant sans prononcer le moindre mot. Nous traversons le premier couloir face à nous. Arrivés au croisement, nous rencontrons Tim, penaud, évoluant dans notre direction. Au son de nos pas, il lève la tête et, d’un air morose, nous salue. Il ne lui faut pas bien longtemps pour qu’il se fige, inquiet, en comprenant que notre venue groupée n’est pas normale. Il nous interpelle avant que nous ne l’ayons réellement rejoint.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi est-ce que vous n’êtes plus chez l’apprenti bibliothécaire ?
– Je te résumerai ça plus tard. Où est Lucy ?
– Elle… Elle est partie se promener dans les jardins. Elle n’a pas voulu que je l’accompagne. Elle pense que j’ai quelque chose à voir avec la mort de Zénodote…
– Et c’est vrai ?
– Non ! Bien sûr que non ! Je ne suis pas un criminel ! Vous n’allez pas m’accuser tout de même ?
– Retrouvons Lucy. Nous étudierons cela plus tard. Tu prends place derrière moi avec les autres et tu nous suis. En silence. »

Tim n’ose contredire mes ordres et rejoint notre petit groupe. Nous reprenons notre route. J’espère que Lucy est saine et sauve. Elle seule sera capable de me donner l’élément qu’il me manque pour, peut-être, désigner un coupable… Ah, je pense que nous n’aurons pas à la chercher bien longtemps, je crois l’entendre… Elle appelle à l’aide ?

« Vite, suivez-moi, il faut la rejoindre au plus vite ! »

Sans attendre, je me mets à courir. J’entends la petite troupe qui m’accompagne suivre la cadence. Les appels de Lucy sont de plus en plus clairs. Nous rejoignons l’un des jardins et nous la découvrons enfin, agenouillée aux côtés d’Apollonios. Celui-ci semble complètement trempé. Lucy pleure.

« Lucy, que s’est-il passé ?
– Je… Je voulais retrouver Tim… Il était parti en coupant par ces jardins… Et quand je suis arrivée près du bassin, j’ai trouvé Apollonios, la tête sous l’eau. Je l’ai tiré hors de là immédiatement. Il est vivant, mais il ne se réveille pas… Je veux savoir qui a fait ça ! »

Lucy s’est soudainement mise à hurler tout en relevant la tête. La colère qui marque son visage en larme est forte. Je ne donne pas cher de celui que je pense pouvoir désigner comme coupable. Le regard de la muse se dirige instinctivement vers Tim. Je me penche près d’Apollonios pour m’assurer qu’il est bel et bien vivant. Je m’apprête à prendre la parole lorsqu’une voix retentit dernière nous.

« Ah enfin, vous voilà ! Savez-vous à quel point c’est compliqué de trouver quelqu’un dans ce labyrinthe de couloirs ? Où est-ce que vous étiez tous passés ? »

Je me relève et aperçois par dessus les épaules des autres, Gontran Nickelson. Je me glisse jusqu’à lui. Personne ne paraît savoir quoi lui rétorquer. Je vais m’en charger.

« Où étiez-vous M. Nickelson ?
– Je viens de le dire, je vous cherchais. Et puis, j’ai posé la question en premier, me semble-t-il, vous pourriez au moins me répondre…
– Apollonios a été agressé, quelqu’un a essayé de le noyer.
– Comment ? Comment est-ce arrivé ?
– C’est ce que nous voulu découvrir. Pourquoi avez-vous quitté son bureau ?
– Vous me demandez ça à moi, alors qu’ils m’ont tous précédé les uns après les autres ? Ce n’est pas bien compliqué : quand vous vous retrouvez seul dans une pièce qui ne vous appartient pas sans savoir si quelqu’un va vous rejoindre, vous avez difficilement envie de rester sur place. J’ai quitté les appartements de votre apprenti bibliothécaire une ou deux minutes après lui dans l’espoir de retrouver l’un d’entre vous. La belle surprise de découvrir que vous vous étiez tous rassemblé sans me prévenir !
– Nous sommes ici parce qu’Apollonios s’est fait… Oh et puis zut ! Nous allons poursuivre cette discussion dans ses appartements. Chahra et Miatt, guidez nos invités sur place, je vous rejoins dès que possible. Le temps pour Lucy et moi de prendre en charge Apollonios. Dépêchez-vous et je ne veux entendre aucune parole. »

Comme demandé, la troupe se remet en marche doucement. J’attends qu’ils soient suffisamment éloignés pour me tourner vers Lucy. Mon corps se féminise alors que J’huly prend ma place. Cela a pour effet d’intriguer Lucy.

« J’huly ? Qu’est-ce que tu… ? »

J’huly se dirige vers un petit buisson à proximité. Elle en arrache quelques feuilles et remercie la plante pour son don. Elle revient auprès de la muse de la philosophie et lui tend sa récolte.

« Fais-lui mâcher ça. Il doit avaler un maximum de jus. Assure-toi qu’il n’ingère pas les fibres, il ne faudrait pas qu’il s’étouffe. Ça devrait le remettre sur pied assez vite. »

Sans attendre de réponse, la gardienne des jardins s’approche du bassin et glisse ses mains dans l’eau. Une brume verte jailli de ses paumes et vient envelopper les plantes aquatiques de l’endroit. J’huly commence à fouiller le fond. Finalement, une algue effleure la surface miroitante et dépose à nos côtés un petit tampon encreur en bois. J’huly retire ses bras du liquide et me rend le contrôle. Je me saisis du tampon et me tourne vers Lucy.

« Je vais m’arranger pour gagner un maximum de temps auprès des autres. Dès qu’Apollonios est capable de tenir debout, même si tu dois le soutenir, rejoignez-nous. D’accord ?
– D’accord…
– Une dernière chose, Lucy, j’ai besoin de savoir : le livre que lisait Zénodote, c’est bien celui que Tim t’a offert, n’est-ce pas ?
– Ou… oui… Je… je suis désolé…
– Ne pleure pas, ce n’est rien. Il faut cependant que tu me dises ce que tu as fait de ce livre après qu’il te l’ait remis.
– Et bien… J’ai feuilleté quelques pages avec lui… On a même lu la courte préface qui débute le tome pour savoir à quoi nous attendre… Ensuite, vu qu’il est censé repartir dans deux jours, j’ai voulu que nous profitions un maximum de notre temps ensemble… J’ai déposé l’ouvrage dans le bureau de Zénodote pour que personne n’y touche en mon absence… Après quoi, Tim et moi sommes sortis et nous avons passé toute notre soirée et notre nuit ensemble. Je ne l’ai quitté qu’au petit matin pour me rendre à la bibliothèque… Je ne pensais pas que Zénodote l’aurait lu… Il était ensorcelé, c’est ça ? Tim a voulu s’en prendre à Zénodote à travers moi… »

Les pleurs de Lucy redoublent de plus belle.

« Lucy, calme-toi. Je n’ai pas le temps de t’expliquer tout ce qui s’est passé. Je dois retrouver les autres avant qu’il n’arrive un nouvel accident. Quand Apollonios sera réveillé, rejoignez-nous. Il devrait pouvoir nous apporter le fin mot de l’histoire.
– Dépêche-toi alors… Je m’occupe de lui… »

Je me redresse et me rends d’un pas vif là où nos autres compagnons m’attendent. Une fois sur place, je m’inquiète de ne rien entendre. J’espère qu’il n’est rien arrivé de grave durant mon absence. J’entre dans le bureau. Ils sont tous assis autour de la table. Tim m’interpelle alors que je referme la porte.

« Où est Lucy ?
– Elle s’occupe d’Apollonios. On ne sait pas encore s’il va s’en sortir. Pour le moment, j’ai à vous parler… »

Je marque une pause, le temps de faire glisser mon regard de suspect en suspect. Callimaque, frère de Zénodote et collectionneur de livres rares garde les yeux baissés et se tord les phalanges nerveusement. Tim, le petit-ami de Lucy a un regard triste et alterne entre me fixer et admirer le plafond. Gontran, entrepreneur à la recherche d’un partenariat avec le Temple des Arts reste serein, même s’il m’observe avec les sourcils froncés. Je reprends la parole en pointant tour à tour ces trois hommes du doigt.

« L’un de vous trois est responsable d’avoir assassiné Zénodote et d’avoir attenté à la vie d’Apollonios. Mais ça, vous vous en doutiez déjà. Ensemble, nous allons retracer les faits et désigner le coupable. Premier élément : le décès par vieillesse n’est pas envisageable. Plus qu’une excellente santé, Zénodote était surtout un habitant des Arts par contrat magique depuis peu. Il était donc devenu intouchable par la mort naturelle. C’est ainsi que j’ai pu affirmer dès le début qu’il avait bien été assassiné. Vous trois, messieurs, ainsi qu’Apollonios êtes les suspects. Vos mobiles ? Nous les étudierons en même temps que de statuer sur votre culpabilité.

« Revenons un peu sur certains indices. Premièrement, les clés que Zénodote portait autour du cou pendaient en dehors de son vêtement. Quelqu’un a voulu les lui voler. Qui ? Pourquoi ? Intéressons-nous aux autres éléments. Au sol, j’ai trouvé ce bouton de manchette et Chahra, lorsqu’elle est partie s’assurer que je n’avais pas omis de pistes, a mis la main sur une fibre marron accrochée au dossier du siège de Zénodote… Callimaque, pourriez-vous nous montrer votre manche ?
– Je… P… pourquoi ? Je… »

Callimaque nous observe tour à tour, comme terrifié. Tout en tremblant, il finit par mettre en avant la manche de sa veste en tweed marron. Il manque un bouton et le tissu est effiloché. Il s’exclame brusquement :

« Je vous promets que je n’ai pas tué mon frère ! Certes, il nous arrive de nous quereller, mais n’est-ce pas un principe fondamental dans une fratrie ? Je vous assure que je suis innocent ! J’ai… j’ai dû perdre ce bouton hier avant que vous n’arriviez…
– Hum… Vous n’êtes pas innocent, vous le savez très bien… Mais, effectivement, vous n’avez pas tué votre frère. Ces indices ont embrouillé mes recherches dans un premier temps, car ils se mélangeaient à ceux directement reliés au crime qui nous occupe. Cependant, vous êtes bel et bien venu dans ses appartements, cette nuit. Vous n’êtes pas coupable d’un meurtre, mais de tentative de vol. À vous maintenant, libérez votre conscience, ce sera mieux.
– Je… Bon, très bien. Je me suis effectivement rendu dans le bureau de mon frère durant la nuit. J’avais fait faire un double des clés de son trousseau il y a quelque temps. Hier, j’ai essuyé un nouveau refus de sa part pour acquérir l’un de vos livres rares… J’ai donc pris la décision de le voler. En arrivant, je l’ai trouvé endormi sur son bureau. En essayant les différentes clés du trousseau, j’ai découvert qu’aucune d’entre elles n’ouvrait la vitrine. Je me suis alors souvenu qu’il portait d’autres clés autour de son cou. J’ai tenté de les lui subtiliser en prenant garde à ne pas le réveiller. Et c’est pendant cette opération que j’ai pris conscience qu’il ne respirait plus. J’ai été soudainement terrifié et je suis tombé à la renverse. Je suppose que ma manche sera accrochée au fauteuil à ce moment-là, mais je ne m’en suis pas rendu compte. Suite à cela, je me suis enfui, craignant d’être accusé…
– J’espère que vous avez honte de votre comportement. Vous saviez qu’il était mort et vous avez gardé le silence. Vous me dégoutez. Nous reparlerons de cela en privé, vous pouvez en être certain. »

Callimaque garde le silence et s’enfonce un peu plus dans son siège. Je me tourne vers ses voisins.

« Quoi qu’il en soit, il nous reste encore trois suspects. Voyons voir les autres indices sur lesquels j’ai pu m’appuyer. Cette feuille était posée sur le bureau de Zénodote. Ce qui y est écrit l’a été de sa main, très certainement juste avant sa mort. Pour qu’il se voit obligé de laisser un message aussi court et peu clair, il devait forcément manquer de temps. En tous les cas, celui-ci a pu me guider vers une explication assez évidente de ce qui a tué notre bibliothécaire. Messieurs dames, permettez-moi de vous parler du sujet de ce livre : les glyphes d’hérésie. »

Tim, n’osant m’interrompre, lève une main incertaine pour demander la parole.

« Oui, Tim ?
– Quel rapport entre le message et ce livre ?
– Hmm ? Ah oui, regardez. Contrairement à ce qu’Apollonios avait pu me proposer quand j’ai découvert la scène du crime, “192m” ne représente pas ici une distance en mètre, mais le rayon 192 de la bibliothèque, section M. “RAS” désigne les trois premières lettres du nom de l’auteur, Lord Rastignak, grand mage depuis longtemps décédé. Il a rédigé de nombreux ouvrages dignes d’être d’officiels grimoires de magie et nous avons la chance de posséder l’un d’entre eux. Il y avait d’autres livres qui correspondait, mais seul celui-ci était chapitré. Ce qui est important pour le troisième élément noté par Zénodote sur cette feuille. “CH4” nous mènent donc au chapitre quatre : le glyphe d’absorption d’âme.
– Le quoi ?
– Les glyphes d’hérésie ont la particularité de se lier à l’objet sur lequel ils sont apposés et forcent leur utilisation complète pour pouvoir se libérer. Dans notre cas, il a été marqué sur le livre que Zénodote lisait la nuit précédente. Dès l’instant où il en a commencé la lecture, il était piégé. Il ne pouvait plus se défaire de l’ouvrage par sa propre volonté. Il a lu jusqu’au bout et c’est sans nul doute en arrivant à la dernière page qu’il a aperçu le glyphe. Il était trop tard pour lui, mais Zénodote a toujours eu l’esprit vif. Il aura utilisé le peu de temps qu’il lui restait pour noter ces références sur cette feuille afin de nous guider. »

Callimaque lève à son tour la main. Je commence à songer que je suis face à un groupe d’écoliers…

« Oui ?
– Donc il suffit de savoir qui lui a envoyé ce livre pour connaître le meurtrier ?
– C’est ce que je pensais au début, mais ce n’est pas si simple.
– Je me doute bien, surtout en étant au courant que les ouvrages qu’il reçoit et trie chaque semaine viennent d’un peu partout…
– C’est plus subtil que cela Callimaque. Pour commencer, il ne faisait pas partie des livres reçus par livraison. Dites-moi Tim, vous reconnaissez ce livre, n’est-ce pas ? »

Alors que je lui tends l’œuvre en question, je vois son visage soudainement marqué d’horreur et d’incompréhension. Il me regarde, attendant une explication.

« C’est sur cet ouvrage que le glyphe était apposé. C’est en le lisant que Zénodote est mort.
– Non, c’est impossible ! Je… J’ai offert ce livre à Lucy, mais je ne l’ai pas ensorcelé. Je ne sais rien de la magie !
– Il n’est pas nécessaire de s’y connaître pour s’en servir. Il suffit d’avoir le bon matériel. »

Je fouille dans mes poches un instant et en ressors l’arme du crime.

« J’ai repêché ce tampon encreur au fond du bassin où Apollonios a été retrouvé tout à l’heure. J’avais déjà pu constater la présence de cet objet dans la vasque murale derrière moi quand nous sommes venus ici pour prendre le thé tous ensemble. Le bois dont il est fait a pour particularité de s’accrocher à l’encre de mana, un liquide véhiculant la magie, et de le relâcher à la seule condition que l’utilisateur le veuille. Le meurtrier a appliqué cet objet sur le livre lu par Zénodote.
– Alors c’est Apollonios qui l’a fait ! Vous l’avez dit, ce tampon était dans son bureau auparavant ! Il aura sûrement tué Zénodote et se sera suicidé par noyade à cause du remords !
– Tim, calme-toi. J’y ai pensé aussi, vois-tu, mais ce n’est pas cohérent. Ce genre d’objet ne s’utilise pas à la légère. Si Apollonios est coupable, il devait avoir une bonne raison et ne se serait certainement pas donné autant de mal pour mettre fin à ses jours le lendemain. D’autant qu’il a une famille qui l’attend à Hegamon Gor. Et quand bien même ç’aurait été le cas, il n’aurait eu aucune raison d’emporter le tampon avec lui. Je pourrais continuer ainsi longuement : son suicide est illogique. Zénodote et Apollonios ont été pris pour cible par la même personne. Le coupable est soit toi, Tim, soit vous, Gontran. »

Gontran se redresse et fait enfin entendre sa voix.

« Je ne comprends pas pourquoi je suis suspecté. Je ne connaissais que très peu votre bibliothécaire, je l’ai à peine entrevu une ou deux fois quand je suis venu vous rendre visite. Pourquoi l’aurais-je assassiné. Et puis, vous nous disiez juste avant que l’ouvrage sur lequel le glyphe était marqué a été amené dans ce palais par ce jeune homme. Il est donc évident qu’il est coupable, non ?
– Non ! Je suis innocent ! Je n’ai pas tué Zénodote ! J’ai offert ce livre à Lucy, car j’étais certain qu’il lui plairait !
– Alors vous vouliez assassiner votre petite-amie et malheureusement c’est le vieux qui a pris ?
– Non !
– Qu’est-ce qu’il y a, elle vous trompait ?
– Arrêtez monsieur… monsieur…
– Nickelson, mon nom est Nickelson. Et vous, vous êtes un meurtrier !
– Et qu’est-ce qui nous prouve que ce n’est pas vous le coupable ‽
– Je l’ai déjà dit, je ne connaissais pas la victime. Je n’avais aucune raison de m’en prendre à lui.
– Silence tous les deux ! »

Bon sang, qu’ils sont agaçants… Enfin bref, il va falloir désigner le coupable, Lucy ne devrait plus tarder à revenir.

« Messieurs, laissez-moi vous donner le fin mot de l’histoire. Voyez-vous, lorsque Tim a offert ce livre à Lucy, avant qu’elle-même ne le dépose dans le bureau de Zénodote, ils ont lu ensemble la préface de l’ouvrage. Tim, confirmes-tu ?
– Oui, évidemment, mais je ne vois pas en quoi cela est suffisant pour m’accuser… »

Miatt s’avance pour prendre la parole.

« Je confirme qu’ils ont bien lu une partie du livre avant de quitter la bibliothèque. »

Elle retourne à sa place. Je toussote avant de reprendre la parole.

« Hum… Merci, Miatt, cela a au moins le mérite de confirmer les dires de Lucy. Et pour te répondre, Tim, cela n’est pas suffisant pour t’accuser. C’est cependant la meilleure preuve que j’ai pour t’innocenter.
– Vraiment ? Comment ?
– Je vous l’ai dit, le glyphe oblige l’utilisation complète de l’objet pour se libérer. Et personne ne peut se soustraire à la magie de ce sort par sa seule volonté. De plus, il faut savoir qu’un tel glyphe se brise après son activation, qu’il ait été libéré ou stoppé prématurément. Si le glyphe était déjà présent sur l’ouvrage quand vous en avez lu la préface, vous auriez été happé par son pouvoir. Allié au fait que vous soyez en vie, le glyphe aurait dû disparaître. Lucy m’a par ailleurs confirmé, sans comprendre l’importance de ce qu’elle m’annonçait, qu’après avoir déposé le livre chez Zénodote, elle et Tim sont partis et ne sont revenus que le lendemain. Tim n’a pas eu l’occasion d’apposer ce glyphe. Ce qui ne me laisse plus qu’une seule solution : vous, Gontran Nickelson. »

Tous les regards se tournent vers l’homme accusé. Celui-ci reste calme et, plantant ses yeux dans les miens, annonce :

« Vous avez des preuves que d’autres ne sont pas coupables, mais aucune permettant de me désigner comme meurtrier. Vous le faites par défaut. Ce n’est pas ainsi que fonctionne la loi.
– Alors, pour commencer, les législations de ces contrées sont celles édifiées par les hauts-commandeurs. Et croyez-moi, vous allez préférer les miennes. Le Temple des Arts étant un État à lui seul, nous avons nos propres lois, bien que proches de celles imposées par Nos et Sélène.
– Peu m’importe, si vous avez réellement l’intention de m’accuser, avancez les preuves. Sinon, je vais définitivement penser que vous faites ça juste pour vous défaire de mes propositions de partenariats. Et pourquoi n’avez-vous jamais accusé l’une de vos muses ? Tim et Lucy pourraient être de mèche, rendant vos preuves précédentes caduques.
– Oh non, heureusement pour moi, cette enquête est simplifiée grâce aux muses. Je peux leur offrir une pleine confiance. Si l’une d’entre elles s’était rendue coupable d’un crime quelconque ou de complicité de meurtre au sein de ce palais, je l’aurais su. Le contrat magique qui les relie au Temple des Arts aurait été brisé et je l’aurais ressenti.
– Alors c’est comme ça, je suis coupable sans preuve ? Vous vous rendez compte de l’absurdité de votre… »

La porte derrière moi s’ouvre. Certains sursautent, ne s’attendant pas à cela. Lucy entre en soutenant Apollonios. Il est mal en point, mais au moins il est vivant et réveillé. Gontran a soudain le regard fuyant. Lucy aide Apollonios à s’asseoir difficilement, face aux autres. Je m’approche de lui et commence à l’interroger.

« Apollonios, comment vas-tu ?
– J’ai connu mieux… Est-ce que quelqu’un pourrait me dire ce qu’il m’est arrivé ?
– Euh… tu n’en as aucun souvenir ?
– Non… Quelle heure est-il ? Zénodote doit m’attendre pour finir le tri du dernier arrivage de livres… »

Je me sens soudainement désemparé. La seule personne pouvant nous désigner le coupable sans risque d’erreur est amnésique… Je tourne mon regard vers Gontran. Celui-ci a un rictus dédaigneux vers moi avant de déclarer :

« Et maintenant, vous aller faire quoi ? Vous n’avez aucune preuve contre moi. Je suis innocent, que vous le vouliez ou non. Vos insinuations commencent sincèrement à me taper sur les nerfs. Alors, écoutez, je vous suggère la chose suivante : je passe l’éponge sur cette histoire si vous acceptez le partenariat que je vous propose. Je suis même prêt à vous aider dans la quête de l’auteur du crime. D’ailleurs, avec le contrat qui nous liera, ce genre d’événement ne risque pas de se reproduire. Je dispose de plusieurs agents de sécurité qui sauront endiguer de tels problèmes avant qu’ils ne surviennent. Et aussi si cela vous intéresse…
– Attendez ! C’est pour ça que vous vous en êtes pris à Zénodote. Vous vouliez nuire à la sûreté du palais pour mettre en avant votre stupide partenariat !
– Oh, calmez-vous ! Je vous rappelle que vous n’avez pas de preuve pouvant corroborer vos accusations mensongères !
– Ah, vous croyez ? »

Je me tourne à nouveau vers Apollonios.

« Tu as bien dit que Zénodote était censé t’attendre pour trier le nouvel arrivage ?
– Oui, c’est bien ça, mais… est-ce que quelqu’un pourrait m’expliquer ce qu’il se passe ici ?
– Tu auras ton explication en temps et en heure. Réponds juste à cette dernière question. As-tu déjà vu ce tampon ?
– Je… oui. J’ai vu Monsieur Nickelson le jeter dans le pot de fleurs devant la bibliothèque tout à l’heure. Il est parti rapidement, alors je l’ai ramassé en me disant que je lui ferai part plus tard de mon mécontentement. Je suis venu le déposer dans la vasque derrière moi et… Et je me suis réveillé dans le jardin avec Lucy… Tu m’expliques ce qui m’est arrivé maintenant ? »

Je me redresse, laissant la question d’Apollonios en suspens. Je braque mon regard vers Gontran.

« Vous êtes foutu, Monsieur Nickelson. »

Celui-ci se lève brusquement en faisant basculer la table vers nous. J’haze prend la place le temps de bloquer le meuble avant qu’il ne chute sur Apollonios et l’abat au sol de sorte qu’il ne puisse plus blesser qui que ce soit. Profitant de la confusion, J’haze me rend le contrôle de notre corps pour que personne ne puisse prendre conscience du changement de personnalité. Gontran est fermement maintenant au sol par Miatt qui, comme souvent, a réagit rapidement. Elle lève la tête vers moi avec le regard vague et déclare sobrement :

« Ah, il est tombé. »

Ah, quelle aventure ! Je n’ai pas eu beaucoup d’enquêtes à prendre en charge durant ma vie, mais celle-ci m’avait vraiment passionnée ! Cependant, je suppose qu’un petit épilogue pourrait vous intéresser…

Commençons par Gontran Nickelson. J’avais vu juste à son sujet. Son objectif avait bien été de donner mauvaise réputation au Temple des Arts afin de se présenter en grand sauveur nous proposer son agaçant partenariat. J’ai aussi pu prouver la préméditation de son acte. Après un rapide envoi d’oiseau messager auprès des Alafardins, je pus apprendre que notre meurtrier leur avait acheté ce tampon ensorcelé le matin même de sa venue au palais. Nous l’avons enfermé dans les prisons du palais, aujourd’hui disparues. De vieilles cages aux barreaux de fer que je ne supportai plus d’avoir en ce lieu dédié à l’art. Nous les avons transférées à Hegamon Gor une dizaine d’années après cet événement. Il n’en reste pas moins une tirade humoristique des muses à ce sujet, étant donné qu’elles nommaient ces lieux de détention les “Geôles de J’hall”…

Et concernant Zénodote ? Oh, ne vous en faites pas pour lui, il gère toujours la bibliothèque comme un chef !… Comment ? Vous me dites qu’il est mort ? Mais non ! Il a subi un glyphe d’absorption d’âme. Il n’a donc pas été tué, mais séparé de son corps. Alors, certes, pour le commun des mortels cela aurait été… mortel ! Mais Zénodote était lié par contrat magique au Temple des Arts. Après un petit rituel, nous avons extrait son âme du livre où elle était enfermée. Et depuis, l’esprit de Zénodote chargé de magie administre la bibliothèque sous la forme d’un ectoplasme d’un blanc laiteux nacré !

Ainsi se termine cette chronique : une enquête rondement menée, un meurtrier sous les barreaux et une victime revenue d’entre les morts… Ah, qu’il est bon de vivre dans un lieu aussi unique et inhabituel que le Temple des Arts !

J’hall Vorondil

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